Bénédicte et Anabelle: deux soeurs?

ferdane(après avoir vu Argument, de Pascal Rambert, au théâtre de Gennevilliers)

 

Une belle femme intelligente, très XIXème siècle, a un mari tellement jaloux qu’elle en meurt, car il n’en finit pas de la persécuter, même si elle essaie de se révolter. Est-ce que je vous parle de la pièce  de Pascal Rambert, Argument, dont je viens de voir la dernière représentation au théâtre de Gennevilliers, ou bien du roman d’Eric Reinhardt, L’Amour et les forêts ?  Les longs prénoms des deux héroïnes, Bénédicte et Anabelle, se font écho jusque dans leurs B. Les deux œuvres, très féministes, sont sous l’influence de Villiers de l’Isle-Adam, dont le romancier intègre une nouvelle entière (L’inconnue) à l’intérieur de son livre, et comme le dramaturge semble s’inspirer de La révolte, cette autre nouvelle où une femme tente brièvement d’échapper à la prison conjugale. Les deux femmes, Anabelle et Bénédicte, sont mortes vaincues par une réalité bien moche, mais elles se sont aussi révoltées et s’affirment comme les figures fortes et paradoxales d’une soumission indocile. Dans les deux cas, on se dit que malgré tout, elles ont aimé ce mari si médiocre à côté d’elles et on ne comprend pas pourquoi. Les deux œuvres, chacune à leur manière, font aussi le lien entre le XIXème siècle et notre époque, mais dans un sens inverse : Anabelle, de son XIXème siècle, s’adresse aux femmes d’aujourd’hui, alors que Bénédicte, femme d’aujourd’hui, semble issue du XIXème à travers ses bottines, ses lectures et ses vêtements anachroniques.

Certes, il y a bien des différences entre le roman et la pièce, mais il est frappant de voir leurs points communs dans des détails. Les journalistes, en chœur, ont parlé de Madame Bovary à propos de Bénédicte Ombredanne (voir ici même, une petite communication à ce sujet) l’héroïne d’Eric Reinhardt. Dans la pièce de Rambert les reproches que Louis fait à Anabelle à propos de ses lectures qui l’ont corrompue font penser également au rôle joué par la lecture dans la vie d’Emma. Ses beaux bandeaux de cheveux bruns rappellent également l’héroïne de Flaubert et son Javille normand fait penser au Yonville d’Emma – même si pour la lande, j’ai plutôt pensé à Barbey d’Aurevilly. Le thème de la résurrection finale, qui se joue des conventions, vous le trouvez à la fois dans le roman de Reinhardt et dans la pièce de Rambert- certes pas de la même façon, mais quand même !  Chacune des deux héroïnes possède un bijou fétiche, la bague d’une ancêtre pour Bénédicte, un médaillon à cheveux pour Anabelle, lié au soupçon d’adultère.

On avait déjà remarqué la théâtralité des monologues jaloux, fous furieux, du mari de Bénédicte Ombredanne, quand Eric Reinhardt les avait lus avec le groupe Feu Chatterton à la maison de la Poésie et au festival d’Avignon. Pour moi, la pièce de Rambert en constituerait par une sorte de ricochet, un majestueux écho dramaturgique.  (Bon, vous avez un peu compris depuis un certain temps que je suis assez passionnée par l’œuvre d’Eric Reinhardt, et vous pouvez imputer ce parallèle à mes obsessions, je ne vous en voudrai pas.)

Alors s’il faut que je vous prouve qu’entre ces deux artistes, il y a bien un jeu de vases communicants, comment expliquer autrement le fait que la sublime Marie-Sophie Ferdane – qui joue le rôle d’Anabelle chez Rambert –  soit justement l’actrice choisie par Reinhardt pour lire l’Amour et les forêts dans sa version livre-audio, et que Laurent Poitrenaux – qui joue le rôle de Louis à Gennevilliers- soit justement l’acteur qui lit le récit de Je vous emmène, l’œuvre hybride conçue par Eric Reinhardt pour l’Opéra de Paris ? Ahaha…. là, ça vous laisse muet, c’est un peu trop gros pour être une coïncidence, non ? Eh bien moi,  je trouve ça super beau, cette fraternité artistique dans l’inspiration, où chacun prend un peu de l’autre dans son œuvre pour l’emmener sur son terrain.

Mais revenons-en à Argument. Car j’ai bien conscience que mon approche comparatiste, par son regard biaisé, tend à réduire la belle ampleur de cette pièce, qui vibre à part entière d’un bout à l’autre d’une passion folle.  A Genevilliers,  j’ai été saisie par la majesté de Marie-Sophie Ferdane, ses bras blancs interminables, par les corps des comédiens, cet enfant, une sorte de mannequin semi-vivant,  accessoire du couple. La scénographie était vraiment somptueuse, avec ces costumes, l’importance des tissus qui parcourt la pièce, la pluie ravageuse et sa brume fantastique assez gothique. J’étais au deuxième rang et j’ai vécu un grand moment de théâtre.

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