Poétique de l’erreur

Les erreurs de lecture – ou ce que nous appelons erreurs- sont finalement tellement poétiques… Ces dernières semaines, j’en ai rencontré pas mal. Le roseau si prétentieux face au chêne qui ne va pas céder, Baudelaire qui invite son fils et sa soeur en voyage (« Mon enfant, ma soeur »)… Une autre réalité du texte se crée, un sens contraire et caché se révèle, parfois comique, et nous voici surpris. Au delà de la consternation attendue du pédagogue, de la stupeur du prof qui juge, que je suis vraiment en train de dépasser, je deviens sensible à une véritable esthétique de l’erreur, qu’il conviendrait de développer. L’erreur a son génie.

A la fin d’une journée d’examen, ce que les profs se racontent, ce qu’ils ont avant tout retenu, ce sont souvent les « perles » des élèves. Et si le sens de ce mot « perles » n’était pas si ironique? J’ai toujours détesté ceux qui gloussent et manifestent un plaisir suspect quand ils étalent les imperfections de leurs élèves comme s’ils avaient des choses à prouver, comme s’ils avaient besoin de ça pour asseoir leur propre légitimité. Mais on peut aussi y percevoir une sorte de fascination pour ceux dont la pensée tordue a exprimé, dans une sorte de fulgurance, un propos détonnant. L’élève qui a dit une bêtise n’est-il pas plus intelligent que celui, qui nous a servi le plat bien tiède de sa leçon clé en main? C’est à voir… Celui qui a essayé de penser par lui-même et en tire un objet inédit, absurde, drôle ou tragique, a tout mon respect de professeur.

Se tromper, c’est un voyage: il y a même un mot qui croise les deux notions, c’est « errer » (un mélange d’ERRARE -se tromper- et d’ITERARE – voyager). Ceux qui se trompent, ne nous en moquons pas, mais voyageons un peu avec eux sur les sentiers escarpés de leurs intelligences non formatées.

Il faudrait faire une sorte de musée des plus belles erreurs, souvent bafouées, méprisées, auxquelles on redonnerait toute leur dignité d’objet d’art. Je ne veux pas parler d’un bêtisier ordinaire destiné aux rires gras, mais vraiment d’un endroit où l’on consignerait les dérapages de la raison, les petits délires singuliers de nos cerveaux effervescents, les fruits tordus de notre ignorance. On en prendrait soin sous des vitrines éclairées, sur des petits coussins de velours. Il y aurait des figures géométriques bancales mais très jolies, des contresens sur des poésies qui en deviendraient surréalistes malgré elles, des cartes du monde qui dessineraient une nouvelle planète, des anachronismes qui bousculeraient l’histoire, des tournures lexicales jamais vues, de toute beauté. Et c’est de la tendresse qu’on ressentirait avant tout en visitant ce lieu.

Bien sûr, je ne vais pas me mettre volontairement à apprendre des erreurs à mes élèves. Mais j’espère ne jamais leur enseigner qu’il n’y a qu’une vérité.

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