Petite leçon aux incultes qui dénigrent la bienveillance pédagogique

Mais vraiment, de quel côté est l’excellence?
J’ai lu hier un article navrant sur le site du Figaro. Nous pouvons y découvrir l’opinion d’un certain Antoine Desjardins, qui milite du côté de Sauvez les lettres et de Natacha Polony.
Voici le lien qui vous permettra d’en avoir un aperçu: http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/03/15/31003-20170315ARTFIG00294-ecole-quand-la-bienveillance-devient-complaisance.php

Cet article est assez comique, parce qu’on y décompte un certain nombre de fautes de français, assez énormes et variées: syntaxe, accords… ce qui est tout de même un comble lorsqu’on veut dénoncer la médiocrité de l’enseignement de la langue.

Une voisine, femme de ménage, dont la fille a été «très brillante» (selon les mots mêmes utilisés par certains instituteurs, me dit-elle), s’avère en réalité ne pas savoir quasiment lire en sixième,” lit-on… Hem hem, excusez-moi, mais c’est plutôt l’auteur qui s’avère en réalité ne pas savoir construire une phrase… Ce serait la voisine, femme de ménage, sujet du verbe “s’avère”, qui ne saurait pas lire en 6ème?

Ensuite on lit: “les parents (…) pense que leur fille est sur de bons rails”. Bravoooo pour l’accord du verbe, les journalistes du Figaro! Là, on est vraiment convaincu d’une chose: pour l’enseignement de l’orthographe: ne surtout pas suivre les méthodes du Figaro. Une petite dose de dictées préparées vous aurait peut-être fait plus de bien que l’enchaînement de longues dictées en série, si vous éprouviez des difficultés…

Ensuite -soyons exhaustifs dans notre corrigé- on trouve aussi:  “le nombre d’élève par classe” (tout va bien en effet s’il n’y en a qu’un…) , “On ne rend pas du tout services” (alors là on les multiplie, c’est plutôt ingénieux) ,  “Ils sont mauvais a l‘écrit?” ( “aura l’écrit”, “avait l’écrit”, apprends à faire des permutations, mon petit, pour décider si tu mets un accent…)  “Ils ont du mal a travailler seuls?” (Tu vois, ce n’est vraiment pas une compétence du socle bien acquise pour toi…)

On peut donc dire que la forme du texte du Figaro sape complètement, de l’intérieur, l’argumentation qu’il soutient. Parce que quand on veut donner des leçons d’excellence aux autres, il conviendrait peut-être d’être soi-même à la hauteur du modèle que l’on prône, c’est un minimum…

Et puis il faudrait aussi veiller à redéfinir ce qu’est la bienveillance. Cela n’a rien à voir avec une baisse des exigences. Voyez-vous, je suis tout à fait le genre de professeur qui aime faire des compliments à mes élèves, dès que possible, parce que je pense que casser les jeunes ne conduit qu’à les miner. Les ados sont d’ailleurs très prompts à l’auto-dévalorisation, point n’est besoin de les y encourager. Mais mettez en valeur ce que chacun recèle de talents et de possibilités et vous obtiendrez parfois quelques miracles. Cela va au delà de la pédagogie, c’est une vision de l’humanité en général. Cela ne veut pas dire qu’on n’est pas lucides quant à leurs difficultés, face auxquelles on va les mobiliser en stimulant leurs talents.

Et surtout, cela ne veut pas dire du tout manquer d’ambition pour eux. Au contraire. J’ose mener avec eux des projets  autour d’œuvres complexes: Voyage au bout de la nuit de Céline l’an passé, Les Années d’Annie Ernaux cette année. Quand j’étais en collège, pour les élèves qui faisaient face à des difficultés orthographiques, j’essayais de mettre au point des exercices un peu plus variés que la dictée classique, qui n’a jamais réussi qu’à multiplier les collections de zéros des plus faibles, mais dont les pouvoirs formateurs se sont toujours révélés très limités. Cette fameuse position “anti-pédago” qui consiste à dire “c’était mieux avant” ne traduit qu’un manque d’imagination qui ne va pas du tout nous aider à remonter dans les classements PISA. Nos élèves, dans PISA sont justement mauvais en termes de compétences face à la résolution de problèmes, ils sont complètement inhibés et n’osent pas répondre quand ils ne sont pas sûrs d’eux, par rapport aux élèves d’autres pays. Croyez-vous que cette confiance en eux, ils vont l’acquérir parce qu’on leur dira: “ma pauvre petite, tu es franchement nulle”?

Et croyez-vous vraiment qu’à notre époque on puisse aller bien loin en diabolisant le numérique dans l’éducation de façon si simpliste? Ne voyez-vous pas que vous avez la chance de vivre une vraie révolution en termes de civilisation? Il est urgent de chercher comment y adapter notre système éducatif, et pas de nous réfugier dans de fausses bonnes valeurs comme celles de la pratique des vieilles longues dictées en série.  (Dont les journalistes du Figaro ont semble-t-il beaucoup souffert.)

9 thoughts on “Petite leçon aux incultes qui dénigrent la bienveillance pédagogique

  1. Merci 1000 fois pour cette analyse que je partage au mot près !
    Que vous faites du bien!
    Vraiment, profondément !
    Les commentaires de certains journalistes et même d’un bon nombre d’enseignants me consternent.

  2. Merci merci!! Cela fait du bien d’avoir cet éclairage. J’y retrouve mes propres convictions pédagogiques ( exercées, pour ma part dans le domaine artistique) et cela me rassure de voir que je ne suis pas la seule à considérer qu’exigence et humiliation ne sont pas des synonymes !!!!!!

  3. Je suis tout à fait d’accord avec le sens et l’idée générale de cet article. Pourtant… Mais… Ce n’est pas que je cherche la petite bête, c’est donc avec humour et indulgence que je propose une révision de la phrase; “J’ose mener avec eux des projets avec eux autour d’œuvres complexes”. Ça arrive à tout le monde ce genre d’erreur résiduelle. 🙂

  4. Bravo pour cette belle analyse d’un discours tant de fois réchauffé. Les fossoyeurs du progrès n’ont rien d’autre à avancer que
    Et pour cela, ce Monsieur se base sur une démonstration que je refusais même à mes élèves de niveau infra-Bac dont j’exigeais d’eux de distinguer sans cesse entre Opinion et Argumentation. Attention, Insistais-je votre exemple individuel ne vaut que s’il rejoint une expérience collective!
    Mais force est de constater que ce pseudo intellectuel,se targuant de vouloir défendre la veuve et l’orphelin dans une colonne du Figaro, n’a nul besoin de cette rigueur scientifique, fort de son pouvoir symbolique,pour oser donner des leçons basées sur des commérages de voisinage, qu’il tente de légitimer par le statut social de leurs auteurs, gardienne d’immeubles et prof de maths!
    Ne laissons pas ces gens là parler à la place de tous ces profs et instituteurs bienveillants qui luttent au quotidien contre les dégâts causés par la violence socizle sur nos jeunes!
    Nous avons besoin de moyens matériels( dédoublement des classes, formation continue des enseignants, outils numériques équitablement partagés, etc.). Pas de leçons de morales ou d’expédients comme ces propositions d’uniformes cache-misère d’un autre temps!
    Pédagogiquement vôtre,
    Nora

  5. Une postière, il y a de très très nombreuses années, me disait, suite à un compliment sur sa belle écriture :”c’est la science des imbéciles”. L’orthographe, avec toute ses absurdités, exceptions, mais aussi sa précision et sa finesse parfois, est un art difficile à maîtriser, contestable, qui ne préjuge en rien des capacités et de l’intelligence de ceux qui la mettent à mal. C’est un plaisir pour gourmets d’en apprécier toutes les particularités, mais c’est loin d’être vital, donc fondamental d’en intégrer toutes les règles et dérogations.

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