Bénédicte et Anabelle: deux soeurs?

ferdane(après avoir vu Argument, de Pascal Rambert, au théâtre de Gennevilliers)

 

Une belle femme intelligente, très XIXème siècle, a un mari tellement jaloux qu’elle en meurt, car il n’en finit pas de la persécuter, même si elle essaie de se révolter. Est-ce que je vous parle de la pièce  de Pascal Rambert, Argument, dont je viens de voir la dernière représentation au théâtre de Gennevilliers, ou bien du roman d’Eric Reinhardt, L’Amour et les forêts ?  Les longs prénoms des deux héroïnes, Bénédicte et Anabelle, se font écho jusque dans leurs B. Les deux œuvres, très féministes, sont sous l’influence de Villiers de l’Isle-Adam, dont le romancier intègre une nouvelle entière (L’inconnue) à l’intérieur de son livre, et comme le dramaturge semble s’inspirer de La révolte, cette autre nouvelle où une femme tente brièvement d’échapper à la prison conjugale. Les deux femmes, Anabelle et Bénédicte, sont mortes vaincues par une réalité bien moche, mais elles se sont aussi révoltées et s’affirment comme les figures fortes et paradoxales d’une soumission indocile. Dans les deux cas, on se dit que malgré tout, elles ont aimé ce mari si médiocre à côté d’elles et on ne comprend pas pourquoi. Les deux œuvres, chacune à leur manière, font aussi le lien entre le XIXème siècle et notre époque, mais dans un sens inverse : Anabelle, de son XIXème siècle, s’adresse aux femmes d’aujourd’hui, alors que Bénédicte, femme d’aujourd’hui, semble issue du XIXème à travers ses bottines, ses lectures et ses vêtements anachroniques.

Certes, il y a bien des différences entre le roman et la pièce, mais il est frappant de voir leurs points communs dans des détails. Les journalistes, en chœur, ont parlé de Madame Bovary à propos de Bénédicte Ombredanne (voir ici même, une petite communication à ce sujet) l’héroïne d’Eric Reinhardt. Dans la pièce de Rambert les reproches que Louis fait à Anabelle à propos de ses lectures qui l’ont corrompue font penser également au rôle joué par la lecture dans la vie d’Emma. Ses beaux bandeaux de cheveux bruns rappellent également l’héroïne de Flaubert et son Javille normand fait penser au Yonville d’Emma – même si pour la lande, j’ai plutôt pensé à Barbey d’Aurevilly. Le thème de la résurrection finale, qui se joue des conventions, vous le trouvez à la fois dans le roman de Reinhardt et dans la pièce de Rambert- certes pas de la même façon, mais quand même !  Chacune des deux héroïnes possède un bijou fétiche, la bague d’une ancêtre pour Bénédicte, un médaillon à cheveux pour Anabelle, lié au soupçon d’adultère.

On avait déjà remarqué la théâtralité des monologues jaloux, fous furieux, du mari de Bénédicte Ombredanne, quand Eric Reinhardt les avait lus avec le groupe Feu Chatterton à la maison de la Poésie et au festival d’Avignon. Pour moi, la pièce de Rambert en constituerait par une sorte de ricochet, un majestueux écho dramaturgique.  (Bon, vous avez un peu compris depuis un certain temps que je suis assez passionnée par l’œuvre d’Eric Reinhardt, et vous pouvez imputer ce parallèle à mes obsessions, je ne vous en voudrai pas.)

Alors s’il faut que je vous prouve qu’entre ces deux artistes, il y a bien un jeu de vases communicants, comment expliquer autrement le fait que la sublime Marie-Sophie Ferdane – qui joue le rôle d’Anabelle chez Rambert –  soit justement l’actrice choisie par Reinhardt pour lire l’Amour et les forêts dans sa version livre-audio, et que Laurent Poitrenaux – qui joue le rôle de Louis à Gennevilliers- soit justement l’acteur qui lit le récit de Je vous emmène, l’œuvre hybride conçue par Eric Reinhardt pour l’Opéra de Paris ? Ahaha…. là, ça vous laisse muet, c’est un peu trop gros pour être une coïncidence, non ? Eh bien moi,  je trouve ça super beau, cette fraternité artistique dans l’inspiration, où chacun prend un peu de l’autre dans son œuvre pour l’emmener sur son terrain.

Mais revenons-en à Argument. Car j’ai bien conscience que mon approche comparatiste, par son regard biaisé, tend à réduire la belle ampleur de cette pièce, qui vibre à part entière d’un bout à l’autre d’une passion folle.  A Genevilliers,  j’ai été saisie par la majesté de Marie-Sophie Ferdane, ses bras blancs interminables, par les corps des comédiens, cet enfant, une sorte de mannequin semi-vivant,  accessoire du couple. La scénographie était vraiment somptueuse, avec ces costumes, l’importance des tissus qui parcourt la pièce, la pluie ravageuse et sa brume fantastique assez gothique. J’étais au deuxième rang et j’ai vécu un grand moment de théâtre.

La réform de l’ortograf

Voici un texte d’Alphonse Allais, écrit en 1893, que j’adore donner à mes élèves. Cet humoriste des temps passés leur permet de réfléchir aux différentes fonctions de l’orthographe et il suscite un débat sur cette idée de réforme….Décidément plus que jamais d’actualité aujourd’hui.

“La kestion de la réforme de lortograf est sur le tapi. Naturelman, il y a dé jan qui se voil la fass kom sil sajicé de kelk onteu sacriléj. Dôt-z-o contrer trouv ça trè bien. Kom de just, je fu lun dé premié interviouvé. Mon cher mêt parci, mon cher mêt parlà, ke pancé vou de cett réform ? Ce ke jan pans, cê tré simpl : je la trouv exélante

Jé même naré la grande coler dune dame ki sécrié : « Lortograf ! mé cé notr sauvgard, a nous zôt mondène ! Si  on suprim lortograf, coman pouraton fer la diférans entr une duchess é la demoisell d’in concierj ! »
Toubo, ma bel, toubo ! O ke voilà dès sentiman ki retard sur notr époc uniter é démocratic !Yatil donc une si grande diférans entre une duchess é la demoisell dun concierj ?

 E pui, par cé tan dinstruccion obligatoir, lé demoisell dé concierj en remontreré souvan a plu dune grande dam, ne vouzi trompé pa ! Koi kil en soi, ce projé de réform a lé plu grande chans dêtr adopté, sinon ojourdui, du moin dan peu de tan.

On écrira com on parl, é person ne san trouvera plu mal.

Ki nou dit ke no petit neveu ne se railleron pa de notr mani dimposé de tel form a tel mot pluto que tel ôtr ? “

 

Il est vraiment formidable, ce texte, parce qu’il est drôle, il permet de convenir qu’un texte orthographié est tout de même plus facile à lire, mais il dénonce aussi la valeur sociale de la maîtrise de l’orthographe. Je l’adore: si quelques profs passent par là, je les encourage à s’en emparer, on a toujours une belle heure de cours autour de ce texte! (qu’on peut au choix transformer en langage SMS ou bien remettre en français correct). Je vous encourage aussi à présenter aux élèves un petit extrait de Montaigne dans le texte original ou bien d’un auteur du XVIIIème, pour voir combien à l’époque nous étions beaucoup moins conservateurs dans notre usage de la langue.

 

Pourquoi les lettres ne doivent pas manquer l’ICN

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Vous le savez peut-être: à la rentrée prochaine, certains lycées proposeront, de façon encore un peu expérimentale, un nouvel enseignement d’exploration, en seconde, dont le sigle “ICN” signifie “Informatique et création numérique”. Quand on se promène sur internet à la recherche de renseignements, il nous semble que cet enseignement est clairement conçu pour des orientations plutôt scientifiques: on nous parle des futures options SIN du bac STI2D et de la spécialité ISN au bac S. Informatique, programmation, des mots qui font peur aux littéraires, bref, les choses semblent claires: les lettres n’auraient rien à voir là-dedans. IL suffit d’aller visiter la fiche de l’ONISEP pour le vérifier: http://www.onisep.fr/Choisir-mes-etudes/Au-lycee-au-CFA/Au-lycee-general-et-technologique/Le-nouvel-enseignement-d-exploration-informatique-et-creation-numerique

Pourtant, dans l’intitulé de l’option on trouve bien “création numérique”. Et depuis quelques années, plusieurs de nos élèves de L s’orientent vers des écoles ou des formations d’art numérique. En lettres, au lycée, j’étudie avec mes élèves des œuvres interactives de Serge Bouchardon ou d’Alexandra Saemmer    . Elles sont conçues avec des programmes informatiques.

L’enjeu est de taille: pourquoi laisser le champ de la création numérique au lycée entièrement livré aux matières scientifiques? L’enseignement d’exploration présente une caractéristique bien pratique : la bi-disciplinarité: il me semble que nous, profs de lettres, ne devons pas laisser passer cette occasion. Nos amis profs de maths ou de SI sont assez ouverts pour entendre notre motivation,  et regarder avec nous les œuvres numériques étonnantes que nous pouvons leur montrer. Et si, au lieu d’avoir pour projet de créer avec les élèves un jeu vidéo avec des billes dans un labyrinthe (je dis n’importe quoi…) nous leur faisions inventer un poème interactif?

Certes je ne suis pas si forte en informatique, même si le logiciel Scratch, qui permet de s’initier aux bases de la programmation, ne m’est pas étranger. Mais pour ça, la collègue de mathématiques, à mes côtés, saura mieux que moi enseigner ce langage particulier aux élèves. Et le langage de la programmation reste un langage, d’ailleurs, très rigoureux, intéressant aussi comme objet d’étude. Élaborer un scénario créatif, ouvrir les élèves à l’art numérique,  découvrir les différents métiers qui se cachent derrière la création d’un jeu vidéo… il y a bien de multiples sujets pour lesquels le professeur de lettres est très compétent. Doit-on enseigner aux élèves à programmer en déconnectant ça de la question du contenu de ce qu’ils programment (par exemple des jeux où je zigouille tout le monde) et de l’analyse des effets de ce qu’ils programment? NON. Parce que ce serait même dangereux.

Derrière cette question de notre investissement, en tant que profs de lettres, dans une pareille option a priori scientifique, se profile une question plus vaste: voulons-nous que le numérique reste un domaine de sciences pures, qui n’a rien à voir avec l’art ni même avec une forme d’expression personnelle? Pour notre société, est-ce bien raisonnable de concevoir le numérique en opposition avec le champ du littéraire, qui resterait celui, moyenâgeux,  de la plume d’oie à peine améliorée, tandis que  la maîtrise des écrans serait le domaine des gens IN, ceux qui ont un bac S? La maîtrise du langage informatique est maintenant une nouvelle base fondamentale de l’expression de tout individu: savoir programmer, ce sera savoir s’émanciper des systèmes et des modèles qu’on nous impose. Cela permettrait aussi d’espérer savoir se libérer de sociétés multinationales qui contrôlent tout des nouvelles formes que nous donnons à nos créations sur la toile. La libre expression des auteurs et des artistes de demain dépend bien de cette maîtrise du langage informatique.

Je parle pour les enseignants de lettres, mais je pense que les profs d’arts plastiques et de musique doivent se poser les mêmes questions que nous. Il en va de la construction progressive des fameuses “Humanités numériques”.

 

“Je vous emmène”, la profondeur de l’instant

J’étais en train de finir d’écrire ce texte, quand hier soir, les événements tragiques qui ont eu lieu à Paris, et l’absence de ma fille – finalement retrouvée à 1h1/2 du matin- m’ont empêché de le terminer. Je le publie tout de même aujourd’hui. Parce que plus que jamais, nous ne devons pas renoncer à la beauté.

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Je n’avais pas trop envie d’écrire quoi que ce soit sur ce film qui fait partie de la « Troisième scène » de l’Opéra de Paris. Cette œuvre hybride est réalisée par Eric Reinhardt, et mêle à l’un de ses textes la danse de Marie-Agnès Gillot et une bande-son du compositeur Sébastien Roux. Je pouvais juste dire : c’est beau. Parce que c’est un poème visuel, et que parfois j’en ai marre de faire la prof, de tout commenter, de mettre du discours sur tout… j’ai seulement envie d’éprouver la beauté d’une œuvre.

Et puis les mots commencent à venir.

L’éloignement de Marie-Agnès Gillot est infini, elle n’en finit pas de disparaître. Il est rectiligne et inéluctable. Elle est insaisissable et royale. Même proche, elle est déjà loin. Fascinante parce que perdue d’avance ? Elle est sur un rail, sur le rail du train, sur le rail de la vie, chaque pas devient ce cahot ferroviaire imperceptible que l’on ressent encore même en TGV.

Comment rater une rencontre… Tout se joue le temps d’une seconde fatidique, une seconde vertigineuse et éminemment risquée, angoissante si on l’envisage à l’avance, pendant laquelle on n’a pas le droit d’hésiter. Il y a l’évidence soudaine du coup de foudre et l’assentiment entier de l’être qui doit suivre, cette nécessité : accepter de s’abandonner à la rencontre, refuser tout compromis avec le principe de réalité.

L’œuvre singulière créée par Eric Reinhardt avec Marie-Agnès Gillot et le compositeur Sébastien Roux dilate complètement cette seule seconde fatidique pour en faire un moment d’éloignement infini. Ce film nous dit par la profondeur de l’espace toute la profondeur du temps.

Laurent Dahl manque le miracle de l’instant, parce que paradoxalement, il en est trop conscient, il l’anticipe, le précède par son angoisse. Puis au moment de le vivre, il a cette hésitation, bien qu’il soit complètement lucide, et sache toute l’importance de son assentiment. Il est immédiatement trop tard : il a hésité. Il s’est laissé perturber par le principe de réalité. Il était aussi trop conscient de son importance et l’a intellectualisé au lieu de le vivre. Il a raté.

« Je vous emmène », en fait, ce n’est pas une question. C’est une injonction. Hop. Il faut monter dans le taxi. Il ne faut pas penser, il faut vivre.

La musique de Sébastien Roux et la voix de Laurent Poitrenaux mêlent un aspect presque mystique –avec cet espèce de chœur qui fait me penser à un chant d’église, tout comme l’espace autour de la danseuse, qui ressemble à une cathédrale immense et contemporaine- et le réalisme du récit, le bruit du train, etc… comme quand dans ce moment de rencontre décisive, on a l’impression de vivre quelque-chose qui est bien complètement dans le réel, mais qui aussi nous dépasse vraiment, presque sacré. Cette femme aussi, elle est tellement dans l’absolu, dans le refus du compromis, elle semble tellement exceptionnelle, qu’elle n’a pas l’air d’appartenir à notre monde.

L’instant, la rencontre, le coup de foudre, sont au cœur de l’œuvre d’Éric Reinhardt. La figure de la cantatrice inaccessible rejoint ici celle de la danseuse, Marie-Agnès Gillot elle-même présente en Médée de Preljocaj dans Cendrillon.

Car le récit de « Je vous emmène » fait partie de Cendrillon, qui est un roman d’Eric Reinhardt absolument génial. Laurent Dahl, ce trader, en est l’un des héros. Mais dans le livre, l’épisode qui est ici l’objet du film, fait partie d’une phase de l’intrigue où ce personnage est accablé de stress professionnel, et ce moment précis de la rencontre ferroviaire avec la cantatrice –qui existe pourtant telle quelle dans le livre- ne se détache pas, ne se déploie pas dans toute sa beauté : c’est le film qui la révèle à sa juste valeur. Cendrillon est d’ailleurs plein d’autres moments très beaux comme celui-là qui pourraient former une œuvre à part entière. Si vous ne connaissez pas ce roman, lisez-le d’urgence!

A chaque fois que j’ai lu l’une des œuvres d’Eric Reinhardt, j’ai eu l’impression que ce sont ses livres qui me disaient « je vous emmène ». Et je peux dire qu’effectivement, ils m’ont tous emmenée. Loin de là où j’étais.

Post scriptum anecdotique:

Ce film m’a fait penser à un épisode de ma vie. Voilà lequel.

Quand j’étais étudiante, je rentrais dans ma campagne natale par le train, et j’y ai rencontré un tout petit enfant de cinq ans : Bastien. Il voyageait seul avec son père. Moi aussi j’étais seule. Comme beaucoup d’enfants de son âge, ce petit bavard avait la bougeotte. Il s’est assis à côté de moi et nous avons énormément parlé, c’était un enfant incroyablement ouvert et curieux. Bastien me disait tout de lui, et voulait tout savoir de moi, enchaînant les questions spontanées, les déclarations enthousiastes. Je me souviens que nous avions dessiné, aussi. Plusieurs fois, son père est venu s’assurer qu’il ne me dérangeait pas. Non, pas du tout. Cet enfant était très émouvant, très éveillé, adorable, c’était une chance pour moi de faire le voyage à côté de lui. Mais je devais quitter le train avant Bastien. Quand je lui appris que j’allais bientôt arriver, il se mit à dire « Quoi ??? cela veut dire que de toute ma vie, je ne vais JAMAIS te revoir ? Tu te rends compte !!! mais c’est impossible ! Je ne veux pas ça, moi ! Non ! » Et il éclata en sanglots, inconsolable déjà. Il y avait quelque-chose de vertigineux dans sa prise de conscience, c’était déchirant. Moi aussi, j’avais les larmes aux yeux. Ce train, qui avait été le moyen un peu magique de notre rencontre inattendue devenait celui, implacable, de notre séparation.

Mon lycée qui prend l’eau

Je l’aime, ce lycée.

C’est un lycée de banlieue, polyvalent, pas un lycée “chic”, mais un lycée où il existe une vraie mixité sociale, et qui correspond à un modèle de société auquel j’adhère. C’est un lycée où l’on fait des tas de projets très chouettes avec des équipes de collègues motivés, comme notre prix littéraire maison pour toutes les classes de seconde, qui existe depuis plus de quinze ans. Le bâtiment est assez beau, très grand, en bord de Seine, et il a été dessiné par un grand architecte italien, Massimiliano Fuksas.

Alors là, j’ai tous les points de barème administratif pour partir de cet endroit si je le voulais et muter vers des horizons plus bourgeois, réputés plus tranquilles. Mais moi, les élèves d’ici, je les aime beaucoup, avec leurs soucis, leurs capacités d’invention, leur gentillesse, leur potentiel. Ce sont eux qui me donnent des idées, depuis des années, pour inventer des scénarios pédagogiques qui sortent de l’ordinaire. Et c’est chez moi, ici.

Bref, je suis prof à MaxP depuis la construction du lycée, il y a presque vingt ans, et j’ai toujours vu des flaques dedans, les jours de pluie, inonder les salles de cours ou  les couloirs. Il nous a été livré de façon un peu précipitée par Michel Giraud, un président de Région de droite, juste avant les élections régionales: c’est certainement pour cette raison que les finitions ont été bâclées et que le bâtiment n’a jamais été étanche. A force, j’ai presque l’impression que c’est normal, tous les trous dans les plafonds, les auréoles humides partout…

Il y a deux ans, je surveillais l’épreuve de bac français écrit, pendant laquelle on a vu une plaque de plafond se détacher tout à coup et une sorte de chute du Niagara s’abattre sur un élève qui composait en dessous. On a fini l’épreuve les pieds dans un lac artificiel. Est-ce que c’est parce qu’on est un lycée de banlieue populaire que ces choses paraissent normales au point de ne jamais être réparées sérieusement?

Ce lycée a toujours manqué de personnel d’entretien aussi. Du coup je ne l’ai jamais connu vraiment propre. Car quand il nous a été livré, il n’avait pas même été débarrassé de ses gravats de chantier. Maintenant, comme il n’y a pas eu de travaux d’entretien réguliers, les sols sont incrustés de saleté. On nous promet des travaux, des améliorations, surtout quand il y a un accident. Une flaque de sang, la tragédie frôlée, et ce jour-là, tout le monde fait le déplacement. Mais après, on traîne, on traîne… peut-être se dit-on que les années passant, les profs oublient les promesses faites à l’époque?

C’est bizarre, j’ai comme l’impression qu’ils n’ont pas les mêmes problèmes au Lycée Henri IV.

Sur le seuil…

Nicolas. Ce jeune lycéen de seconde se tenait là, devant moi, à chaque interclasse, à chaque récré, avec sa petite bouille triste et son silence. On parlait un peu, doucement, et je finissais par lui dire “au revoir”: il fallait que je le chasse. Sinon, je crois qu’il serait bien resté et peut-être même qu’il aurait pu me suivre jusque chez moi. Sa maman était morte en septembre d’un cancer, alors qu’il arrivait justement au lycée. Son papa, avec qui il vivait seul, fou de douleur, avait arrêté de travailler et il a vécu toute l’année sa dépression prostré, dans sa chambre, sans en sortir. J’étais la professeur principale du petit -plus si petit- qui me regardait avec toute sa tristesse, tous les jours, et qui n’arrivait pas à travailler. On avait fait “ce qu’il fallait”, on avait vu l’infirmière, l’assistante sociale. Le CPE. La conseillère d’orientation. Mais il restait devant moi, chaque jour, avec ses yeux semblant implorer une sorte d’adoption muette.

Et non, je ne pouvais pas être sa maman. Je n’étais que sa prof. Au seuil de son désespoir. La porte entrouverte sur sa vie. Sans pouvoir y mettre le pied. Bon, j’étais tout de même là, derrière, présente et impuissante.

Dans sa classe, cette année-là,  il y avait aussi un autre garçon triste, très discret. Tristan. Lui aussi, avec cette pâleur et ces cernes qui m’inquiétaient. Mais celui-ci, loin de me solliciter, voulait se faire oublier. Ce sont les alarmes du lycée qui ont détecté sa présence la nuit, alors qu’il cherchait à dormir sur un banc, dans le hall, parce qu’avec sa maman, et ses trois frères et sœurs, ils avaient dû se réfugier dans le deux-pièces du papy, où il n’y avait vraiment pas de place pour lui. Il a avoué qu’il dormait là depuis quelques jours, déjà.

Agnès. Je me rappelle la leucémie de cette élève de terminale et les remords que nous avions éprouvés d’avoir pu soupçonner un moment une sorte de laisser-aller adolescent de sa part, les reproches que nous lui avons faits, avant d’apprendre la maladie et d’être complètement dépités. Cette joie partagée, lorsqu’ elle a eu son bac quand même, malgré les traitements lourds. J’ai envie de pleurer quand j’y pense, car elle est morte depuis, d’une récidive, alors qu’elle était encore étudiante.

Il y a aussi la maman de Nadia, qui en arrivant face à moi pendant la réunion parents-profs, me dévisage et me dit brusquement: “Vous ne me reconnaissez pas, n’est-ce pas? c’est à cause de la chimio”. Je n’étais pas au courant. Elle et moi, on a soudain les larmes aux yeux. Elle me dit qu’elle a peur de mourir, de laisser ses enfants. J’ai eu son fils aîné deux ans auparavant. Cette année, j’ai sa fille. Qui veut être… infirmière…. On finit par pleurer carrément, cette gentille maman et moi, chacune d’un côté de la table, en se tenant les mains. Curieuse réunion parents-profs. Elle a guéri. Son fils, deux ans après le bac, est mort dans un accident de voiture. Cette fois-là, j’ai passé le seuil. On s’est écrit de belles lettres. Il y a un moment où les frontières profs/ parents – du fait de circonstances particulières- perdent leur netteté et où on se sent tout simplement des êtres humains sur la même planète.

Je pourrais vous en raconter bien d’autres, des histoires tristes. Rester sur le seuil n’est pas toujours évident, avec cette porte entrouverte sur tant de vies, tant d’histoires singulières, pratiquement une centaine d’élèves chaque année. Il y a dix jours, j’étais à un enterrement à côté de deux élèves que j’avais l’an passé. On a pleuré ensemble, on s’est embrassés. La maman de leur meilleur copain était aussi mon amie. Parfois, un hasard, des rencontres, et tout se mélange un peu, ma vie, la leur…

Etre prof pendant longtemps, c’est vivre à côté des élèves, et parfois un peu avec eux aussi, les belles choses qui leur arrivent comme les plus tragiques. Il ne faut pas se mêler de ce qui ne nous regarde pas. Mais s’ils sentent que le prof est là, à leurs côtés, et qu’ils nous voient comme un adulte bienveillant, je me dis que c’est déjà une belle et noble chose.

Ah, je suis un peu lourdingue avec mes grands principes et mon humeur empathique, mais la pub à la télé qui passe en ce moment te dit pourtant que la prof, c’est son tableau qui l’intéresse, combien font 20 – 5, et pas ses élèves.

 

 

(Les prénoms ont été changés)

Non au harcèlement scolaire!

Oublions ce clip qui m’a mise en colère et concentrons-nous sur l’essentiel: comment faire face, concrètement, au harcèlement dans nos classes? Le ministère de l’éducation a mis en place des outils bien meilleurs que ce spot… Je vous encourage à aller sur ce site dédié au harcèlement: http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/

Sur ce site, vous trouverez des ressources vraiment intéressantes. Il y a un guide “que faire?” qui s’adresse à chacun des acteurs de l’école: http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/que-faire

On y trouve également tout une série de ressources diverses: guides pédagogiques à télécharger, outils de sensibilisation (des opérations pédagogiques auxquelles ont peut participer…) et aussi des vidéos de paroles d’experts…  C’est vraiment très bien fait, et très utile. Bravo aux équipes qui ont réalisé ce travail!  http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/ressource

La campagne contre le harcèlement n’a pas besoin de se faire au détriment de l’image des enseignants. Il existe un véritable arsenal d’outils mis en ligne à la disposition de tous, très utiles, faits par des professionnels très compétents sur le sujet. Ils existent et nous devons les faire connaître pour nous battre tous ensemble – profs, élèves, parents-  et être enfin efficaces contre ce fléau.

Je signale également un reportage fait sur France Inter, sur les “messages clairs” dans les écoles, une façon de désamorcer les conflits fondée sur la verbalisation. Cela semble simple et efficace: exactement le genre de principe à promouvoir dans les établissements. http://www.franceinter.fr/emission-le-zoom-de-la-redaction-journee-nationale-contre-le-harcelement-scolaire

“Ma maîtresse est une connasse”, un clip de Mélissa Theuriau contre le harcèlement

Le harcèlement scolaire est un phénomène infiniment grave, il faut agir contre, et le ministère a bien raison de s’attaquer à ce problème, parfois difficile à repérer, difficile à combattre aussi. Mais je pense qu’il n’a pas tout à fait choisi le bon moyen…

La vidéo en question: https://www.youtube.com/watch?v=0adjfOART6A

Quand j’ai vu cette vidéo contre le harcèlement scolaire pour la première fois, j’ai été très choquée. C’est carrément une pub anti-prof! On n’a vraiment pas besoin de ça. Je n’en reviens pas. Sur un sujet pareil, si important, on pouvait sans doute imaginer quelque-chose qui ne véhicule pas l’image d’une enseignante aussi stupide, vissée à son tableau, ne présentant qu’un exercice débile devant des élèves indifférents à son exercice (et on les comprend). Elle ne les regarde presque jamais, elle a le regard vide d’une hystérique, et elle ne sait pas faire cours.

Je suis désolée que le ministère ait accepté ce film, c’est sans doute pour faire plaisir à Mélissa Theuriau (?) mais quand je vois ça, je sens tout le mépris qu’il contient envers ma profession, et ça m’afflige complètement. Dire que c’est diffusé dans les cinémas. La leçon de ce clip, destinée à la population: si vos enfants se font harceler en milieu scolaire, c’est bien sûr à cause de leur maîtresse, cette débile mentale qui ignore ses élèves, et même qui contribue activement à leur harcèlement. Moi qui essaie de me battre pour la pédagogie de projet, l’interdisciplinarité et les pédagogies actives, je suis blessée par cette campagne qui nous méprise et nous salit. Je peux vous dire que lorsque mes collègues ou moi-même suspectons un cas de harcèlement, nous faisons tout notre possible pour stopper les choses.

Pour agir contre le harcèlement, est-ce qu’il faut vraiment accuser les profs ? Ne faut-il pas plutôt aller dans les écoles faire des formations sur le repérage de ce phénomène terrible? Ne faut-il pas promouvoir des pédagogies actives et coopératives qui vont apprendre aux élèves la vie de groupe, le respect de l’autre…? Je ne vois pas en quoi ce clip peut être susceptible de changer quoi que ce soit, si ce n’est d’aggraver la mauvaise image des enseignants dans la population.

Un reportage dans notre classe de première L sur Radio France International!

La journaliste Charlie Dupiot est venue enregistrer l’un de nos cours, pendant que nous transposions Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline sur Facebook! Notre petit témoignage est venu ensuite s’insérer dans une belle émission “7 milliards de voisins”, sur RFI, consacrée aux écoles différentes, comme Montessori…. Parce que notre expérience, mine de rien, essaie aussi, à sa manière, de réconcilier enseignement et plaisir d’apprendre. N’hésitez pas à me confier vos impressions: je peux vous dire en tout cas que ce témoignage, le fait d’avoir laissé entrer un journaliste dans une salle de classe pour enregistrer une séance (qui n’a pas été parfaite), des témoignages d’élèves libres de dire ce qu’ils voulaient (encore heureux), etc… tout ceci m’a fait avoir quelques sueurs froides. Mais je ne regrette vraiment pas d’avoir témoigné, car au moins, on peut se dire que nous ne laissons pas l’innovation aux écoles privées: dans nos lycées “ordinaires” aussi, on innove! Et il faut faire sortir cela de nos salles de classe, parce qu’on en a un peu marre d’entendre que ‘”l’enseignement français est sclérosé…”

J’ai fait un petit montage pratique pour que vous puissiez écouter directement ce qui concerne notre cours…. L’intégralité de l’émission dédiée aux méthodes d’enseignement alternatives, est disponible ici :  http://m.rfi.fr/emission/20151030-ecoles-differentes

 

Pas toujours facile d’être l’innovant de service…

céline

Vous êtes prof, vous vivez votre petit travail avec vos élèves à votre façon, et vous ne voyez pas forcément les choses venir:  vous menez un projet pédagogique un peu original, puis deux, et maintenant… ça fait quelques années que vous partagez sur le site de l’académie des scénarios de cours qui utilisent le numérique.  Et vous n’y pouvez pas grand-chose: on vous a collé l’étiquette plutôt flatteuse “d’enseignante innovante”.J’ai parfois éprouvé ça comme une contrainte, en me disant “mais que vais-je pouvoir encore bien inventer?”, et puis finalement, les projets nouveaux arrivent d’eux-mêmes, chaque année, bien naturellement…

Ma logique a toujours été celle du partage: si je tente des expériences, parfois bonnes, parfois moins réussies, il me semble utile de participer à la construction de ce réseau de ressources innovantes. Ecrire après les avoir menées un compte-rendu de ces petites aventures pédagogiques, c’est à la fois opérer un travail d’analyse sur ce qu’on a fait pour essayer d’aller plus loin, en revoyant les choses pour les faire progresser, et aussi offrir aux autres au moins des bribes d’idées pour qu’eux-mêmes inventent à leur tour de nouvelles formes pédagogiques.

Alors bien sûr, tout ne va pas toujours comme sur des roulettes. Aujourd’hui, j’ai accepté la venue d’une journaliste de RFI dans ma classe un jour où nous tentions une expérience assez originale: transposer le roman Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, sur Facebook. J’avais créé les comptes Facebook de 10 personnages du roman, dans la perspective d’organiser, dans le temps d’une séance de deux heures, un voyage collectif dans le roman. Les élèves n’ont pas tous été parfaits, loin de là,  et on peut se demander, cette fois, si le ludique n’a pas pris le pas sur l’objectif pédagogique. Si je relis en définitive la production des élèves lors de cette séance sur le site Facebook, cela n’a pas été nul, loin de là, https://www.facebook.com/profile.php?id=100010363241200&pnref=story mais au début, l’aspect amusant de la démarche a suscité chez quelques uns le désir d’écrire quelques bêtises. Il a fallu faire des rappels à l’ordre (alors que jusqu’ici, quand j’ai tenté l’aventure, les élèves s’étaient bien tenus…) et j’ai été tout de même déçue de donner à notre invitée une image mitigée de cette pratique innovante.

Mais innover est une pratique risquée, et il ne faut pas idéaliser le cours innovant. Il est parfois moyennement réussi. Il faut savoir le reconnaître!  L’important est d’en tirer des leçons et de ne pas renouveler ce qui nous a déçu, mais surtout, il faut continuer l’expérimentation, en la faisant évoluer et ne pas se décourager. Je ne regrette pas la prise de risque, y compris ma propre exposition en situation plus ou moins inconfortable! La pratique innovante doit sortir du secret des salles de classe, si l’on veut montrer que le métier peut s’adapter aux transformations du monde. Bref, je ne sais pas trop ce que donnera le montage de l’émission “7 milliards de voisins” sur RFI le 30 octobre, mais si par hasard vous l’écoutez, merci d’être indulgent…