“Je vous emmène”, la profondeur de l’instant

J’étais en train de finir d’écrire ce texte, quand hier soir, les événements tragiques qui ont eu lieu à Paris, et l’absence de ma fille – finalement retrouvée à 1h1/2 du matin- m’ont empêché de le terminer. Je le publie tout de même aujourd’hui. Parce que plus que jamais, nous ne devons pas renoncer à la beauté.

emmene

Je n’avais pas trop envie d’écrire quoi que ce soit sur ce film qui fait partie de la « Troisième scène » de l’Opéra de Paris. Cette œuvre hybride est réalisée par Eric Reinhardt, et mêle à l’un de ses textes la danse de Marie-Agnès Gillot et une bande-son du compositeur Sébastien Roux. Je pouvais juste dire : c’est beau. Parce que c’est un poème visuel, et que parfois j’en ai marre de faire la prof, de tout commenter, de mettre du discours sur tout… j’ai seulement envie d’éprouver la beauté d’une œuvre.

Et puis les mots commencent à venir.

L’éloignement de Marie-Agnès Gillot est infini, elle n’en finit pas de disparaître. Il est rectiligne et inéluctable. Elle est insaisissable et royale. Même proche, elle est déjà loin. Fascinante parce que perdue d’avance ? Elle est sur un rail, sur le rail du train, sur le rail de la vie, chaque pas devient ce cahot ferroviaire imperceptible que l’on ressent encore même en TGV.

Comment rater une rencontre… Tout se joue le temps d’une seconde fatidique, une seconde vertigineuse et éminemment risquée, angoissante si on l’envisage à l’avance, pendant laquelle on n’a pas le droit d’hésiter. Il y a l’évidence soudaine du coup de foudre et l’assentiment entier de l’être qui doit suivre, cette nécessité : accepter de s’abandonner à la rencontre, refuser tout compromis avec le principe de réalité.

L’œuvre singulière créée par Eric Reinhardt avec Marie-Agnès Gillot et le compositeur Sébastien Roux dilate complètement cette seule seconde fatidique pour en faire un moment d’éloignement infini. Ce film nous dit par la profondeur de l’espace toute la profondeur du temps.

Laurent Dahl manque le miracle de l’instant, parce que paradoxalement, il en est trop conscient, il l’anticipe, le précède par son angoisse. Puis au moment de le vivre, il a cette hésitation, bien qu’il soit complètement lucide, et sache toute l’importance de son assentiment. Il est immédiatement trop tard : il a hésité. Il s’est laissé perturber par le principe de réalité. Il était aussi trop conscient de son importance et l’a intellectualisé au lieu de le vivre. Il a raté.

« Je vous emmène », en fait, ce n’est pas une question. C’est une injonction. Hop. Il faut monter dans le taxi. Il ne faut pas penser, il faut vivre.

La musique de Sébastien Roux et la voix de Laurent Poitrenaux mêlent un aspect presque mystique –avec cet espèce de chœur qui fait me penser à un chant d’église, tout comme l’espace autour de la danseuse, qui ressemble à une cathédrale immense et contemporaine- et le réalisme du récit, le bruit du train, etc… comme quand dans ce moment de rencontre décisive, on a l’impression de vivre quelque-chose qui est bien complètement dans le réel, mais qui aussi nous dépasse vraiment, presque sacré. Cette femme aussi, elle est tellement dans l’absolu, dans le refus du compromis, elle semble tellement exceptionnelle, qu’elle n’a pas l’air d’appartenir à notre monde.

L’instant, la rencontre, le coup de foudre, sont au cœur de l’œuvre d’Éric Reinhardt. La figure de la cantatrice inaccessible rejoint ici celle de la danseuse, Marie-Agnès Gillot elle-même présente en Médée de Preljocaj dans Cendrillon.

Car le récit de « Je vous emmène » fait partie de Cendrillon, qui est un roman d’Eric Reinhardt absolument génial. Laurent Dahl, ce trader, en est l’un des héros. Mais dans le livre, l’épisode qui est ici l’objet du film, fait partie d’une phase de l’intrigue où ce personnage est accablé de stress professionnel, et ce moment précis de la rencontre ferroviaire avec la cantatrice –qui existe pourtant telle quelle dans le livre- ne se détache pas, ne se déploie pas dans toute sa beauté : c’est le film qui la révèle à sa juste valeur. Cendrillon est d’ailleurs plein d’autres moments très beaux comme celui-là qui pourraient former une œuvre à part entière. Si vous ne connaissez pas ce roman, lisez-le d’urgence!

A chaque fois que j’ai lu l’une des œuvres d’Eric Reinhardt, j’ai eu l’impression que ce sont ses livres qui me disaient « je vous emmène ». Et je peux dire qu’effectivement, ils m’ont tous emmenée. Loin de là où j’étais.

Post scriptum anecdotique:

Ce film m’a fait penser à un épisode de ma vie. Voilà lequel.

Quand j’étais étudiante, je rentrais dans ma campagne natale par le train, et j’y ai rencontré un tout petit enfant de cinq ans : Bastien. Il voyageait seul avec son père. Moi aussi j’étais seule. Comme beaucoup d’enfants de son âge, ce petit bavard avait la bougeotte. Il s’est assis à côté de moi et nous avons énormément parlé, c’était un enfant incroyablement ouvert et curieux. Bastien me disait tout de lui, et voulait tout savoir de moi, enchaînant les questions spontanées, les déclarations enthousiastes. Je me souviens que nous avions dessiné, aussi. Plusieurs fois, son père est venu s’assurer qu’il ne me dérangeait pas. Non, pas du tout. Cet enfant était très émouvant, très éveillé, adorable, c’était une chance pour moi de faire le voyage à côté de lui. Mais je devais quitter le train avant Bastien. Quand je lui appris que j’allais bientôt arriver, il se mit à dire « Quoi ??? cela veut dire que de toute ma vie, je ne vais JAMAIS te revoir ? Tu te rends compte !!! mais c’est impossible ! Je ne veux pas ça, moi ! Non ! » Et il éclata en sanglots, inconsolable déjà. Il y avait quelque-chose de vertigineux dans sa prise de conscience, c’était déchirant. Moi aussi, j’avais les larmes aux yeux. Ce train, qui avait été le moyen un peu magique de notre rencontre inattendue devenait celui, implacable, de notre séparation.

Mon lycée qui prend l’eau

Je l’aime, ce lycée.

C’est un lycée de banlieue, polyvalent, pas un lycée “chic”, mais un lycée où il existe une vraie mixité sociale, et qui correspond à un modèle de société auquel j’adhère. C’est un lycée où l’on fait des tas de projets très chouettes avec des équipes de collègues motivés, comme notre prix littéraire maison pour toutes les classes de seconde, qui existe depuis plus de quinze ans. Le bâtiment est assez beau, très grand, en bord de Seine, et il a été dessiné par un grand architecte italien, Massimiliano Fuksas.

Alors là, j’ai tous les points de barème administratif pour partir de cet endroit si je le voulais et muter vers des horizons plus bourgeois, réputés plus tranquilles. Mais moi, les élèves d’ici, je les aime beaucoup, avec leurs soucis, leurs capacités d’invention, leur gentillesse, leur potentiel. Ce sont eux qui me donnent des idées, depuis des années, pour inventer des scénarios pédagogiques qui sortent de l’ordinaire. Et c’est chez moi, ici.

Bref, je suis prof à MaxP depuis la construction du lycée, il y a presque vingt ans, et j’ai toujours vu des flaques dedans, les jours de pluie, inonder les salles de cours ou  les couloirs. Il nous a été livré de façon un peu précipitée par Michel Giraud, un président de Région de droite, juste avant les élections régionales: c’est certainement pour cette raison que les finitions ont été bâclées et que le bâtiment n’a jamais été étanche. A force, j’ai presque l’impression que c’est normal, tous les trous dans les plafonds, les auréoles humides partout…

Il y a deux ans, je surveillais l’épreuve de bac français écrit, pendant laquelle on a vu une plaque de plafond se détacher tout à coup et une sorte de chute du Niagara s’abattre sur un élève qui composait en dessous. On a fini l’épreuve les pieds dans un lac artificiel. Est-ce que c’est parce qu’on est un lycée de banlieue populaire que ces choses paraissent normales au point de ne jamais être réparées sérieusement?

Ce lycée a toujours manqué de personnel d’entretien aussi. Du coup je ne l’ai jamais connu vraiment propre. Car quand il nous a été livré, il n’avait pas même été débarrassé de ses gravats de chantier. Maintenant, comme il n’y a pas eu de travaux d’entretien réguliers, les sols sont incrustés de saleté. On nous promet des travaux, des améliorations, surtout quand il y a un accident. Une flaque de sang, la tragédie frôlée, et ce jour-là, tout le monde fait le déplacement. Mais après, on traîne, on traîne… peut-être se dit-on que les années passant, les profs oublient les promesses faites à l’époque?

C’est bizarre, j’ai comme l’impression qu’ils n’ont pas les mêmes problèmes au Lycée Henri IV.

Sur le seuil…

Nicolas. Ce jeune lycéen de seconde se tenait là, devant moi, à chaque interclasse, à chaque récré, avec sa petite bouille triste et son silence. On parlait un peu, doucement, et je finissais par lui dire “au revoir”: il fallait que je le chasse. Sinon, je crois qu’il serait bien resté et peut-être même qu’il aurait pu me suivre jusque chez moi. Sa maman était morte en septembre d’un cancer, alors qu’il arrivait justement au lycée. Son papa, avec qui il vivait seul, fou de douleur, avait arrêté de travailler et il a vécu toute l’année sa dépression prostré, dans sa chambre, sans en sortir. J’étais la professeur principale du petit -plus si petit- qui me regardait avec toute sa tristesse, tous les jours, et qui n’arrivait pas à travailler. On avait fait “ce qu’il fallait”, on avait vu l’infirmière, l’assistante sociale. Le CPE. La conseillère d’orientation. Mais il restait devant moi, chaque jour, avec ses yeux semblant implorer une sorte d’adoption muette.

Et non, je ne pouvais pas être sa maman. Je n’étais que sa prof. Au seuil de son désespoir. La porte entrouverte sur sa vie. Sans pouvoir y mettre le pied. Bon, j’étais tout de même là, derrière, présente et impuissante.

Dans sa classe, cette année-là,  il y avait aussi un autre garçon triste, très discret. Tristan. Lui aussi, avec cette pâleur et ces cernes qui m’inquiétaient. Mais celui-ci, loin de me solliciter, voulait se faire oublier. Ce sont les alarmes du lycée qui ont détecté sa présence la nuit, alors qu’il cherchait à dormir sur un banc, dans le hall, parce qu’avec sa maman, et ses trois frères et sœurs, ils avaient dû se réfugier dans le deux-pièces du papy, où il n’y avait vraiment pas de place pour lui. Il a avoué qu’il dormait là depuis quelques jours, déjà.

Agnès. Je me rappelle la leucémie de cette élève de terminale et les remords que nous avions éprouvés d’avoir pu soupçonner un moment une sorte de laisser-aller adolescent de sa part, les reproches que nous lui avons faits, avant d’apprendre la maladie et d’être complètement dépités. Cette joie partagée, lorsqu’ elle a eu son bac quand même, malgré les traitements lourds. J’ai envie de pleurer quand j’y pense, car elle est morte depuis, d’une récidive, alors qu’elle était encore étudiante.

Il y a aussi la maman de Nadia, qui en arrivant face à moi pendant la réunion parents-profs, me dévisage et me dit brusquement: “Vous ne me reconnaissez pas, n’est-ce pas? c’est à cause de la chimio”. Je n’étais pas au courant. Elle et moi, on a soudain les larmes aux yeux. Elle me dit qu’elle a peur de mourir, de laisser ses enfants. J’ai eu son fils aîné deux ans auparavant. Cette année, j’ai sa fille. Qui veut être… infirmière…. On finit par pleurer carrément, cette gentille maman et moi, chacune d’un côté de la table, en se tenant les mains. Curieuse réunion parents-profs. Elle a guéri. Son fils, deux ans après le bac, est mort dans un accident de voiture. Cette fois-là, j’ai passé le seuil. On s’est écrit de belles lettres. Il y a un moment où les frontières profs/ parents – du fait de circonstances particulières- perdent leur netteté et où on se sent tout simplement des êtres humains sur la même planète.

Je pourrais vous en raconter bien d’autres, des histoires tristes. Rester sur le seuil n’est pas toujours évident, avec cette porte entrouverte sur tant de vies, tant d’histoires singulières, pratiquement une centaine d’élèves chaque année. Il y a dix jours, j’étais à un enterrement à côté de deux élèves que j’avais l’an passé. On a pleuré ensemble, on s’est embrassés. La maman de leur meilleur copain était aussi mon amie. Parfois, un hasard, des rencontres, et tout se mélange un peu, ma vie, la leur…

Etre prof pendant longtemps, c’est vivre à côté des élèves, et parfois un peu avec eux aussi, les belles choses qui leur arrivent comme les plus tragiques. Il ne faut pas se mêler de ce qui ne nous regarde pas. Mais s’ils sentent que le prof est là, à leurs côtés, et qu’ils nous voient comme un adulte bienveillant, je me dis que c’est déjà une belle et noble chose.

Ah, je suis un peu lourdingue avec mes grands principes et mon humeur empathique, mais la pub à la télé qui passe en ce moment te dit pourtant que la prof, c’est son tableau qui l’intéresse, combien font 20 – 5, et pas ses élèves.

 

 

(Les prénoms ont été changés)

Non au harcèlement scolaire!

Oublions ce clip qui m’a mise en colère et concentrons-nous sur l’essentiel: comment faire face, concrètement, au harcèlement dans nos classes? Le ministère de l’éducation a mis en place des outils bien meilleurs que ce spot… Je vous encourage à aller sur ce site dédié au harcèlement: http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/

Sur ce site, vous trouverez des ressources vraiment intéressantes. Il y a un guide “que faire?” qui s’adresse à chacun des acteurs de l’école: http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/que-faire

On y trouve également tout une série de ressources diverses: guides pédagogiques à télécharger, outils de sensibilisation (des opérations pédagogiques auxquelles ont peut participer…) et aussi des vidéos de paroles d’experts…  C’est vraiment très bien fait, et très utile. Bravo aux équipes qui ont réalisé ce travail!  http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/ressource

La campagne contre le harcèlement n’a pas besoin de se faire au détriment de l’image des enseignants. Il existe un véritable arsenal d’outils mis en ligne à la disposition de tous, très utiles, faits par des professionnels très compétents sur le sujet. Ils existent et nous devons les faire connaître pour nous battre tous ensemble – profs, élèves, parents-  et être enfin efficaces contre ce fléau.

Je signale également un reportage fait sur France Inter, sur les “messages clairs” dans les écoles, une façon de désamorcer les conflits fondée sur la verbalisation. Cela semble simple et efficace: exactement le genre de principe à promouvoir dans les établissements. http://www.franceinter.fr/emission-le-zoom-de-la-redaction-journee-nationale-contre-le-harcelement-scolaire

“Ma maîtresse est une connasse”, un clip de Mélissa Theuriau contre le harcèlement

Le harcèlement scolaire est un phénomène infiniment grave, il faut agir contre, et le ministère a bien raison de s’attaquer à ce problème, parfois difficile à repérer, difficile à combattre aussi. Mais je pense qu’il n’a pas tout à fait choisi le bon moyen…

La vidéo en question: https://www.youtube.com/watch?v=0adjfOART6A

Quand j’ai vu cette vidéo contre le harcèlement scolaire pour la première fois, j’ai été très choquée. C’est carrément une pub anti-prof! On n’a vraiment pas besoin de ça. Je n’en reviens pas. Sur un sujet pareil, si important, on pouvait sans doute imaginer quelque-chose qui ne véhicule pas l’image d’une enseignante aussi stupide, vissée à son tableau, ne présentant qu’un exercice débile devant des élèves indifférents à son exercice (et on les comprend). Elle ne les regarde presque jamais, elle a le regard vide d’une hystérique, et elle ne sait pas faire cours.

Je suis désolée que le ministère ait accepté ce film, c’est sans doute pour faire plaisir à Mélissa Theuriau (?) mais quand je vois ça, je sens tout le mépris qu’il contient envers ma profession, et ça m’afflige complètement. Dire que c’est diffusé dans les cinémas. La leçon de ce clip, destinée à la population: si vos enfants se font harceler en milieu scolaire, c’est bien sûr à cause de leur maîtresse, cette débile mentale qui ignore ses élèves, et même qui contribue activement à leur harcèlement. Moi qui essaie de me battre pour la pédagogie de projet, l’interdisciplinarité et les pédagogies actives, je suis blessée par cette campagne qui nous méprise et nous salit. Je peux vous dire que lorsque mes collègues ou moi-même suspectons un cas de harcèlement, nous faisons tout notre possible pour stopper les choses.

Pour agir contre le harcèlement, est-ce qu’il faut vraiment accuser les profs ? Ne faut-il pas plutôt aller dans les écoles faire des formations sur le repérage de ce phénomène terrible? Ne faut-il pas promouvoir des pédagogies actives et coopératives qui vont apprendre aux élèves la vie de groupe, le respect de l’autre…? Je ne vois pas en quoi ce clip peut être susceptible de changer quoi que ce soit, si ce n’est d’aggraver la mauvaise image des enseignants dans la population.

Un reportage dans notre classe de première L sur Radio France International!

La journaliste Charlie Dupiot est venue enregistrer l’un de nos cours, pendant que nous transposions Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline sur Facebook! Notre petit témoignage est venu ensuite s’insérer dans une belle émission “7 milliards de voisins”, sur RFI, consacrée aux écoles différentes, comme Montessori…. Parce que notre expérience, mine de rien, essaie aussi, à sa manière, de réconcilier enseignement et plaisir d’apprendre. N’hésitez pas à me confier vos impressions: je peux vous dire en tout cas que ce témoignage, le fait d’avoir laissé entrer un journaliste dans une salle de classe pour enregistrer une séance (qui n’a pas été parfaite), des témoignages d’élèves libres de dire ce qu’ils voulaient (encore heureux), etc… tout ceci m’a fait avoir quelques sueurs froides. Mais je ne regrette vraiment pas d’avoir témoigné, car au moins, on peut se dire que nous ne laissons pas l’innovation aux écoles privées: dans nos lycées “ordinaires” aussi, on innove! Et il faut faire sortir cela de nos salles de classe, parce qu’on en a un peu marre d’entendre que ‘”l’enseignement français est sclérosé…”

J’ai fait un petit montage pratique pour que vous puissiez écouter directement ce qui concerne notre cours…. L’intégralité de l’émission dédiée aux méthodes d’enseignement alternatives, est disponible ici :  http://m.rfi.fr/emission/20151030-ecoles-differentes

 

Pas toujours facile d’être l’innovant de service…

céline

Vous êtes prof, vous vivez votre petit travail avec vos élèves à votre façon, et vous ne voyez pas forcément les choses venir:  vous menez un projet pédagogique un peu original, puis deux, et maintenant… ça fait quelques années que vous partagez sur le site de l’académie des scénarios de cours qui utilisent le numérique.  Et vous n’y pouvez pas grand-chose: on vous a collé l’étiquette plutôt flatteuse “d’enseignante innovante”.J’ai parfois éprouvé ça comme une contrainte, en me disant “mais que vais-je pouvoir encore bien inventer?”, et puis finalement, les projets nouveaux arrivent d’eux-mêmes, chaque année, bien naturellement…

Ma logique a toujours été celle du partage: si je tente des expériences, parfois bonnes, parfois moins réussies, il me semble utile de participer à la construction de ce réseau de ressources innovantes. Ecrire après les avoir menées un compte-rendu de ces petites aventures pédagogiques, c’est à la fois opérer un travail d’analyse sur ce qu’on a fait pour essayer d’aller plus loin, en revoyant les choses pour les faire progresser, et aussi offrir aux autres au moins des bribes d’idées pour qu’eux-mêmes inventent à leur tour de nouvelles formes pédagogiques.

Alors bien sûr, tout ne va pas toujours comme sur des roulettes. Aujourd’hui, j’ai accepté la venue d’une journaliste de RFI dans ma classe un jour où nous tentions une expérience assez originale: transposer le roman Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, sur Facebook. J’avais créé les comptes Facebook de 10 personnages du roman, dans la perspective d’organiser, dans le temps d’une séance de deux heures, un voyage collectif dans le roman. Les élèves n’ont pas tous été parfaits, loin de là,  et on peut se demander, cette fois, si le ludique n’a pas pris le pas sur l’objectif pédagogique. Si je relis en définitive la production des élèves lors de cette séance sur le site Facebook, cela n’a pas été nul, loin de là, https://www.facebook.com/profile.php?id=100010363241200&pnref=story mais au début, l’aspect amusant de la démarche a suscité chez quelques uns le désir d’écrire quelques bêtises. Il a fallu faire des rappels à l’ordre (alors que jusqu’ici, quand j’ai tenté l’aventure, les élèves s’étaient bien tenus…) et j’ai été tout de même déçue de donner à notre invitée une image mitigée de cette pratique innovante.

Mais innover est une pratique risquée, et il ne faut pas idéaliser le cours innovant. Il est parfois moyennement réussi. Il faut savoir le reconnaître!  L’important est d’en tirer des leçons et de ne pas renouveler ce qui nous a déçu, mais surtout, il faut continuer l’expérimentation, en la faisant évoluer et ne pas se décourager. Je ne regrette pas la prise de risque, y compris ma propre exposition en situation plus ou moins inconfortable! La pratique innovante doit sortir du secret des salles de classe, si l’on veut montrer que le métier peut s’adapter aux transformations du monde. Bref, je ne sais pas trop ce que donnera le montage de l’émission “7 milliards de voisins” sur RFI le 30 octobre, mais si par hasard vous l’écoutez, merci d’être indulgent…

 

 

 

 

Revue de presse de Télématin du 31 août: une certaine vision de l’enseignement…

La revue de presse de Télématin le 31 août

C’est le risque!  Quand vous acceptez de témoigner dans un média, ne vous étonnez pas de voir vos projets ensuite présentés de façon un peu tordue. Autant je remercie Libération d’avoir recueilli fidèlement mon témoignage dans ce beau dossier de pré-rentrée sur les profs qui innovent – bien sûr, ils ont résumé mes propos, mais ils étaient bien obligés- autant j’éprouve le besoin de m’exprimer après la reprise de l’article dans la revue de presse de Télématin.

Bien sûr, pour une prof de base comme moi, c’est assez fou de retrouver évoqués ses projets pédagogiques à la télé: ce métier n’est par essence pas médiatique, nous sommes souvent isolés dans le secret de nos salles de classes avec nos élèves, même si nous menons avec eux de merveilleux projets. (Et il y en a, dans mon lycée: par exemple l’an passé, ma collègue d’anglais a organisé avec ses élèves un voyage aux Etats-Unis!…)  Bien sûr, j’ai eu droit à des messages de plusieurs amis tout contents parce qu’ils avaient entendu parler de moi à la télé.

Mais voilà, ce journaliste commence par reprendre la photo d’un vieux cours de morale de 1909, reproduite dans le journal La Croix, qu’il évoque de façon nostalgique, y compris la devise qu’il a pris soin de déchiffrer, et qui condamne la prodigalité (source de ruine) au profit de l’esprit d’économie. Je rappelle que “prodigalité” est un synonyme de “générosité”. On jugera le progressisme, l’ouverture d’esprit que révèle ce choix. Devise qu’apparemment les petits élèves sont en train de recopier sagement avant de l’apprendre par coeur. Rien de tel qu’une belle leçon comme ça, si bien écrite, braves gens, regardez comme c’est joli!

Et donc, quand il passe ensuite à l’évocation de mon “cas”- l’utilisation des réseaux sociaux dans l’enseignement de la littérature- c’est avec un sourire sceptique et son “j’espère au moins que les élèves ont lu les livres” assez méprisant a priori ne laisse pas de doute: ce monsieur n’apprécie pas les innovations pédagogiques, enseigner en utilisant les réseaux sociaux pour faire en même temps de l’éducation aux médias, c’est sans aucun doute du n’importe quoi. Bel-Ami, de Maupassant, j’aurais sans doute dû leur en recopier des phrases à la craie sur un beau tableau noir (moi aussi, monsieur, j’ai une belle écriture au tableau!) pour le faire lire aux élèves?

Ce monsieur ne se rend donc pas compte que pour faire exister les personnages de Bel-Ami sur Facebook, il faut forcément que les élèves aient lu le roman:  sinon, comment pourraient-ils effectuer le travail? Pour faire dialoguer entre eux sur le réseau social les auteurs de la Querelle des Anciens et des Modernes, les élèves sont obligés de reprendre les arguments des textes classiques, que nous avons préalablement étudiés en profondeur, et d’imiter leur langue, ce projet n’aurait aucun sens sans cela. Assister uniquement à des cours magistraux sur ces oeuvres les aurait rendus beaucoup plus passifs…  Bien sûr, quand plus loin dans l’interview de Libé, je précise que tous ces projets demandent beaucoup de rigueur dans leur préparation, qu’ils s’inscrivent toujours dans les programmes, le journaliste de Télématin oublie de le mentionner… (On pourait croire que je suis une prof sérieuse, attention…)

Je n’ai pas vraiment les moyens de me défendre face à une présentation aussi galvaudée de l’esprit pédagogique dont je voulais témoigner: rendre l’élève plus actif, être plus proche des réalités de notre société, éduquer aux usages des nouveaux médias, tout en rendant plus vivante la littérature… alors que ce journaliste présente mes activités comme des gadgets ridicules… Il ne fait pas une réelle revue de presse, il fait de la publicité à ses propres idées reçues.

Mais je ne regrette pas mon témoignage: certes j’aurais pu me taire, je n’aime pas spécialement faire la vedette… je me dis que qu’accepter un témoignage médiatisé est forcément un peu dangereux- on voit ici comment le journaliste tord la présentation de mes projets à sa façon sans que je puisse me défendre- mais que finalement, susciter une polémique est forcément une façon d’interroger, de bousculer… et je ne regretterai jamais ça. Qu’il ricane, il y a des choses qui avancent.

 

Avignon: j’aime/je n’aime pas

Je n’aime pas

  • Le snobisme des gens qui méprisent ceux qui vont voir plus de spectacles du Off que du IN
  • La vacuité de certains spectacles du In qui ont eu plein de subventions pour aboutir à des résultats peu convaincants, comme « Jamais assez » cette année
  • Les réactions effarouchées d’un certain public comme il faut à la vue d’un homme nu sur scène, ouhlala, comme si un zizi à l’air qu’ils voient à 200m de distance au milieu d’une foule en plein palais des papes les menaçait personnellement de viol
  • Le fait que certains spectacles du In sont semble-t-il réservés à une élite qui je ne sais comment réussit à avoir des places (pour le Richard III d’Ostermaier par exemple) alors que toi, pauv’ fille, en t’y prenant à l’heure même de l’ouverture des réservations tu n’as pas pu en avoir
  • Le fait que toi, n’y connaissant pas grand-chose, tu réserves les spectacles du In qui coûtent cher à l’aveuglette alors que les initiés savent à l’avance ce qui en vaut la peine ou pas – et donc au final tu te fais avoir en beauté la moitié du temps
  • Les gens qui croient que les enfants vont aller voir forcément le petit Chaperon rouge mais surtout pas de la danse contemporaine ou un Marivaux et qui te jettent des regards désapprobateurs, quand ils ne se mettent pas à faire des réflexions à voix haute

 

J’aime

  • Rencontrer des gens déguisés en homard, en grenouille ou en bonne sœur à l’angle de chaque rue comme si c’était tout à fait normal
  • Parler des spectacles qu’on a vus avec des inconnus
  • Découvrir le chorégraphe Yvann Alexandre, dont les Soli noirs sont d’une précision et d’une profondeur très marquantes
  • L’hôtel et le café où j’ai mes habitudes, les rues, le palais, la ville quoi…
  • Découvrir le travail de Tiago Rodriguès sur Antoine et Cléopatre en portugais, dont le langage dramaturgique incroyable relève de l’invocation, pour permettre l’incarnation. Il est à la fois dans la distance et au plus près des personnages, de chacune de leurs respirations : c’est une façon très poétique de les faire vivre. Il y a dans ce spectacle une grande simplicité dans la narration dépouillée, entre marionnettes invisibles et conte du sud ; mais aussi une complexité sous-jacente étonnante, qui va jusqu’à l’échange imperceptible des rôles. Il me restait d’Antoine et Cléopâtre, que j’ai découverts en hypokhâgne, quelques phrases de Shakespeare, et surtout « Que je sois couchée nue dans la vase du Nil ! », qui contient à la fois une passion irraisonnée et une sensualité folle : et j’ai l’impression que Tiago Rodriguès a su concentrer justement l’essentiel de cette pièce, son authenticité dans son texte très beau.
  • Les surprises
  • Découvrir Israël Horowitz à quelques pas de soi
  • Rencontrer des anciens élèves étudiants qui jouent une pièce dans le festival, alors qu’on a monté avec eux de petits projets théâtre quelques années auparavant, se sauter au cou réciproquement, et trouver que tout ça a du sens !

Pourquoi ce site?

L’idée de créer un site personnel m’avait jusqu’à présent semblé ostentatoire, prétentieuse. Quelques essais de blogs perso se sont révélés embryonnaires, sous-développés, à demi-abandonnés sitôt créés, désertés en pleine gestation, à peine nés et déjà poussifs, semi-moribonds- alors que pourtant, je mène à bien chaque année des blogs pédagogiques avec mes élèves, dont nous sommes plutôt contents, eux et moi. J’ai un peu la manie de m’enfuir quand les choses me semblent difficiles ou me concernent trop personnellement. Je pratiquais donc le blog personnel sur un mode tangentiel, l’écriture fantomatique, la fugue numérique pour clavier mal tempéré.

Et puis, récemment, on m’a demandé de faire un CV. Ce n’est pas une chose bien courante quand on est prof. Surtout quand ça fait bientôt 20 ans qu’on enseigne dans le même lycée. J’ai eu l’impression de me retrouver devant mon passé comme devant un gouffre insondable. J’en ai fait des choses: mais quoi, précisément? Je m’aperçois que j’ai moi-même beaucoup de mal à savoir exactement tout ce que j’ai écrit, produit, créé, ces dernières années, seule, avec mes élèves, ou en formation: parfois je tombe tout étonnée sur un vieil article, un ancien blog, un diaporama antique. D’où ce besoin tout à coup: faire la liste, montrer que j’ai vécu bien des choses avec ce métier, en donner les preuves, rassembler les éléments menacés d’éparpillement et de disparition…

Mais surtout…J’éprouve le besoin de réagir. Une coiffeuse inconnue la semaine dernière s’est exclamée avec tant de commisération: “Oh! Ma pauvre! “, quand je lui ai dit que j’étais prof parce qu’elle voulait savoir ce que je faisais dans la vie… Hier soir, c’est le chauffeur de taxi qui me ramenait dans ma banlieue qui a eu exactement la même réaction: “Comme ça doit être difficile!” J’ai essayé de leur répondre que non, j’aimais enseigner: il me semble qu’ils ne m’ont pas crue. Il y avait le doute qui subsistait dans leurs yeux: je protestais, mais pour eux certainement, il s’agissait de faire bonne figure devant l’évidence de cette honte sociale, de ce cauchemar professionnel connu de tous. Le pire, c’est quand on précise qu’on est prof “en banlieue”. Prof à Henri IV, passe encore… Mais dire qu’on est prof dans un “lycée des métiers” dans une banlieue populaire, c’est un peu comme avouer qu’on se fait insulter à longueur de journée par des délinquants agressifs, qu’on a évité de peu le coup de couteau fatal au détour d’un couloir, qu’on fait de la garderie de hordes sauvages. Même si en réalité, on a des élèves adorables, dynamiques, parfois brillants, et terriblement inventifs – quelquefois trop bruyants, pas assez actifs, etc… comme partout, quoi, ou presque.

Je ne sais pas au juste si je m’y prends bien pour contribuer à casser cette sale image qui nous colle à la peau, mais je voudrais montrer à mon échelle qu’être prof, ça peut être vécu comme une aventure forte. Tu peux vivre des tas de choses assez imprévues, créer des scénarios pédagogiques inattendus, mettre en scène des morceaux de littérature, inventer des choses jamais faites. Ta vie peut être incroyable quand tu es prof.