Revue de presse de Télématin du 31 août: une certaine vision de l’enseignement…

La revue de presse de Télématin le 31 août

C’est le risque!  Quand vous acceptez de témoigner dans un média, ne vous étonnez pas de voir vos projets ensuite présentés de façon un peu tordue. Autant je remercie Libération d’avoir recueilli fidèlement mon témoignage dans ce beau dossier de pré-rentrée sur les profs qui innovent – bien sûr, ils ont résumé mes propos, mais ils étaient bien obligés- autant j’éprouve le besoin de m’exprimer après la reprise de l’article dans la revue de presse de Télématin.

Bien sûr, pour une prof de base comme moi, c’est assez fou de retrouver évoqués ses projets pédagogiques à la télé: ce métier n’est par essence pas médiatique, nous sommes souvent isolés dans le secret de nos salles de classes avec nos élèves, même si nous menons avec eux de merveilleux projets. (Et il y en a, dans mon lycée: par exemple l’an passé, ma collègue d’anglais a organisé avec ses élèves un voyage aux Etats-Unis!…)  Bien sûr, j’ai eu droit à des messages de plusieurs amis tout contents parce qu’ils avaient entendu parler de moi à la télé.

Mais voilà, ce journaliste commence par reprendre la photo d’un vieux cours de morale de 1909, reproduite dans le journal La Croix, qu’il évoque de façon nostalgique, y compris la devise qu’il a pris soin de déchiffrer, et qui condamne la prodigalité (source de ruine) au profit de l’esprit d’économie. Je rappelle que “prodigalité” est un synonyme de “générosité”. On jugera le progressisme, l’ouverture d’esprit que révèle ce choix. Devise qu’apparemment les petits élèves sont en train de recopier sagement avant de l’apprendre par coeur. Rien de tel qu’une belle leçon comme ça, si bien écrite, braves gens, regardez comme c’est joli!

Et donc, quand il passe ensuite à l’évocation de mon “cas”- l’utilisation des réseaux sociaux dans l’enseignement de la littérature- c’est avec un sourire sceptique et son “j’espère au moins que les élèves ont lu les livres” assez méprisant a priori ne laisse pas de doute: ce monsieur n’apprécie pas les innovations pédagogiques, enseigner en utilisant les réseaux sociaux pour faire en même temps de l’éducation aux médias, c’est sans aucun doute du n’importe quoi. Bel-Ami, de Maupassant, j’aurais sans doute dû leur en recopier des phrases à la craie sur un beau tableau noir (moi aussi, monsieur, j’ai une belle écriture au tableau!) pour le faire lire aux élèves?

Ce monsieur ne se rend donc pas compte que pour faire exister les personnages de Bel-Ami sur Facebook, il faut forcément que les élèves aient lu le roman:  sinon, comment pourraient-ils effectuer le travail? Pour faire dialoguer entre eux sur le réseau social les auteurs de la Querelle des Anciens et des Modernes, les élèves sont obligés de reprendre les arguments des textes classiques, que nous avons préalablement étudiés en profondeur, et d’imiter leur langue, ce projet n’aurait aucun sens sans cela. Assister uniquement à des cours magistraux sur ces oeuvres les aurait rendus beaucoup plus passifs…  Bien sûr, quand plus loin dans l’interview de Libé, je précise que tous ces projets demandent beaucoup de rigueur dans leur préparation, qu’ils s’inscrivent toujours dans les programmes, le journaliste de Télématin oublie de le mentionner… (On pourait croire que je suis une prof sérieuse, attention…)

Je n’ai pas vraiment les moyens de me défendre face à une présentation aussi galvaudée de l’esprit pédagogique dont je voulais témoigner: rendre l’élève plus actif, être plus proche des réalités de notre société, éduquer aux usages des nouveaux médias, tout en rendant plus vivante la littérature… alors que ce journaliste présente mes activités comme des gadgets ridicules… Il ne fait pas une réelle revue de presse, il fait de la publicité à ses propres idées reçues.

Mais je ne regrette pas mon témoignage: certes j’aurais pu me taire, je n’aime pas spécialement faire la vedette… je me dis que qu’accepter un témoignage médiatisé est forcément un peu dangereux- on voit ici comment le journaliste tord la présentation de mes projets à sa façon sans que je puisse me défendre- mais que finalement, susciter une polémique est forcément une façon d’interroger, de bousculer… et je ne regretterai jamais ça. Qu’il ricane, il y a des choses qui avancent.

 

Avignon: j’aime/je n’aime pas

Je n’aime pas

  • Le snobisme des gens qui méprisent ceux qui vont voir plus de spectacles du Off que du IN
  • La vacuité de certains spectacles du In qui ont eu plein de subventions pour aboutir à des résultats peu convaincants, comme « Jamais assez » cette année
  • Les réactions effarouchées d’un certain public comme il faut à la vue d’un homme nu sur scène, ouhlala, comme si un zizi à l’air qu’ils voient à 200m de distance au milieu d’une foule en plein palais des papes les menaçait personnellement de viol
  • Le fait que certains spectacles du In sont semble-t-il réservés à une élite qui je ne sais comment réussit à avoir des places (pour le Richard III d’Ostermaier par exemple) alors que toi, pauv’ fille, en t’y prenant à l’heure même de l’ouverture des réservations tu n’as pas pu en avoir
  • Le fait que toi, n’y connaissant pas grand-chose, tu réserves les spectacles du In qui coûtent cher à l’aveuglette alors que les initiés savent à l’avance ce qui en vaut la peine ou pas – et donc au final tu te fais avoir en beauté la moitié du temps
  • Les gens qui croient que les enfants vont aller voir forcément le petit Chaperon rouge mais surtout pas de la danse contemporaine ou un Marivaux et qui te jettent des regards désapprobateurs, quand ils ne se mettent pas à faire des réflexions à voix haute

 

J’aime

  • Rencontrer des gens déguisés en homard, en grenouille ou en bonne sœur à l’angle de chaque rue comme si c’était tout à fait normal
  • Parler des spectacles qu’on a vus avec des inconnus
  • Découvrir le chorégraphe Yvann Alexandre, dont les Soli noirs sont d’une précision et d’une profondeur très marquantes
  • L’hôtel et le café où j’ai mes habitudes, les rues, le palais, la ville quoi…
  • Découvrir le travail de Tiago Rodriguès sur Antoine et Cléopatre en portugais, dont le langage dramaturgique incroyable relève de l’invocation, pour permettre l’incarnation. Il est à la fois dans la distance et au plus près des personnages, de chacune de leurs respirations : c’est une façon très poétique de les faire vivre. Il y a dans ce spectacle une grande simplicité dans la narration dépouillée, entre marionnettes invisibles et conte du sud ; mais aussi une complexité sous-jacente étonnante, qui va jusqu’à l’échange imperceptible des rôles. Il me restait d’Antoine et Cléopâtre, que j’ai découverts en hypokhâgne, quelques phrases de Shakespeare, et surtout « Que je sois couchée nue dans la vase du Nil ! », qui contient à la fois une passion irraisonnée et une sensualité folle : et j’ai l’impression que Tiago Rodriguès a su concentrer justement l’essentiel de cette pièce, son authenticité dans son texte très beau.
  • Les surprises
  • Découvrir Israël Horowitz à quelques pas de soi
  • Rencontrer des anciens élèves étudiants qui jouent une pièce dans le festival, alors qu’on a monté avec eux de petits projets théâtre quelques années auparavant, se sauter au cou réciproquement, et trouver que tout ça a du sens !

Pourquoi ce site?

L’idée de créer un site personnel m’avait jusqu’à présent semblé ostentatoire, prétentieuse. Quelques essais de blogs perso se sont révélés embryonnaires, sous-développés, à demi-abandonnés sitôt créés, désertés en pleine gestation, à peine nés et déjà poussifs, semi-moribonds- alors que pourtant, je mène à bien chaque année des blogs pédagogiques avec mes élèves, dont nous sommes plutôt contents, eux et moi. J’ai un peu la manie de m’enfuir quand les choses me semblent difficiles ou me concernent trop personnellement. Je pratiquais donc le blog personnel sur un mode tangentiel, l’écriture fantomatique, la fugue numérique pour clavier mal tempéré.

Et puis, récemment, on m’a demandé de faire un CV. Ce n’est pas une chose bien courante quand on est prof. Surtout quand ça fait bientôt 20 ans qu’on enseigne dans le même lycée. J’ai eu l’impression de me retrouver devant mon passé comme devant un gouffre insondable. J’en ai fait des choses: mais quoi, précisément? Je m’aperçois que j’ai moi-même beaucoup de mal à savoir exactement tout ce que j’ai écrit, produit, créé, ces dernières années, seule, avec mes élèves, ou en formation: parfois je tombe tout étonnée sur un vieil article, un ancien blog, un diaporama antique. D’où ce besoin tout à coup: faire la liste, montrer que j’ai vécu bien des choses avec ce métier, en donner les preuves, rassembler les éléments menacés d’éparpillement et de disparition…

Mais surtout…J’éprouve le besoin de réagir. Une coiffeuse inconnue la semaine dernière s’est exclamée avec tant de commisération: “Oh! Ma pauvre! “, quand je lui ai dit que j’étais prof parce qu’elle voulait savoir ce que je faisais dans la vie… Hier soir, c’est le chauffeur de taxi qui me ramenait dans ma banlieue qui a eu exactement la même réaction: “Comme ça doit être difficile!” J’ai essayé de leur répondre que non, j’aimais enseigner: il me semble qu’ils ne m’ont pas crue. Il y avait le doute qui subsistait dans leurs yeux: je protestais, mais pour eux certainement, il s’agissait de faire bonne figure devant l’évidence de cette honte sociale, de ce cauchemar professionnel connu de tous. Le pire, c’est quand on précise qu’on est prof “en banlieue”. Prof à Henri IV, passe encore… Mais dire qu’on est prof dans un “lycée des métiers” dans une banlieue populaire, c’est un peu comme avouer qu’on se fait insulter à longueur de journée par des délinquants agressifs, qu’on a évité de peu le coup de couteau fatal au détour d’un couloir, qu’on fait de la garderie de hordes sauvages. Même si en réalité, on a des élèves adorables, dynamiques, parfois brillants, et terriblement inventifs – quelquefois trop bruyants, pas assez actifs, etc… comme partout, quoi, ou presque.

Je ne sais pas au juste si je m’y prends bien pour contribuer à casser cette sale image qui nous colle à la peau, mais je voudrais montrer à mon échelle qu’être prof, ça peut être vécu comme une aventure forte. Tu peux vivre des tas de choses assez imprévues, créer des scénarios pédagogiques inattendus, mettre en scène des morceaux de littérature, inventer des choses jamais faites. Ta vie peut être incroyable quand tu es prof.

 

 

 

Un site pour rassembler et pour créer

Professeur de lettres au lycée Maximilien Perret d’Alfortville, j’aime réfléchir à l’évolution de mon métier, notamment grâce à l’utilisation du numérique. Je m’intéresse également à la littérature contemporaine. Ce site est fait pour rassembler les articles que j’ai déjà écrits, et ceux que je continue d’écrire, à la fois dans le domaine de la pédagogie des lettres et de la recherche littéraire. Je me rends compte que tout ce que je fais, ce que j’écris est assez dispersé et j’ai besoin d’un support pour rassembler cmoie qui existe et ce qui est en train de se faire.