Le tabouret, Léa, Mathilde, Aminata, Manon, Estelle et Georgette sont-ils beaux? …Ou sont-elles belles?

J’ai déjà rencontré des élèves qui sont vraiment persuadés qu’une femme est inférieure à un homme. Des garçons. Et des filles. Pour eux, c’est comme ça. Notre rôle à nous, professeurs, c’est bien de faire tout ce qu’on peut pour lutter contre ces représentations et pour les renverser.

Comment présenter aux élèves cette règle: “le masculin l’emporte sur le féminin”? C’est une vraie problématique, que nous ne prenons pas à la légère. Alors on fait dans la subtilité, et pourquoi pas, on invoque le neutre (je suis au lycée). Mais le neutre, ça n’existe pas vraiment en français, ce n’est pas dans les manuels: qui, parmi nous, a appris qu’il y a un neutre en français? Avouez… Ah mais, c’est vrai, zut, comme par hasard, le neutre coïncide avec le masculin! Donc… euh oui… le masculin, enfin le neutre…pas vraiment le neutre mais bon… vous me suivez… l’emporte.

En fait, ce neutre qu’on nous sort de plus en plus du chapeau depuis ces derniers jours pour critiquer le manifeste d’Eliane Viennot, c’est une façon d’emballer joliment des concepts au départ bien misogynes qui ont été imposés par les grammairiens comme Nicolas Beauzée au XVIIIème siècle, qui affirmait que “le mâle est supérieur à la femelle” – à l’origine véritable de la règle d’accord du masculin qui l’emporte.

Je préfère pour ma part travailler sous forme de débat avec mes lycéens: ils connaissent déjà la règle “Le masculin l’emporte sur le féminin” -je ne les dissuade pas de l’utiliser à l’examen- et on observe des phrases de Corneille, de Racine, d’Agrippa d’Aubigné, de Ronsard, bref des auteurs qui sont vraiment au programme, et qui utilisaient l’accord de proximité, pour constater qu’il existait une plus grande souplesse des usages à l’époque. Et de toute façon les lycéens sont assez naturellement révoltés par l’injustice grammaticale d’une phrase telle que “Ce microbe et ces 891 femmes sont beaux.”

En fait, une vraie souplesse dans la règle a existé longtemps, et pas seulement au XVIIème siècle. On nous parle dans un guide touristique du XIXème siècle de “ces coteaux et montagnes voisines”. Le ministre de l’éducation, en 1901, avait pris un arrêté pour tolérer l’accord de proximité, il était aussi évoqué dans le Grévisse au XXème siècle avant d’en disparaître. Pourquoi, depuis le début du XXème siècle, l’évolution de la langue va-t-elle dans le sens d’une rigidification? Alors qu’au XVIIème, cette règle a été édictée par des grammairiens machos, pourquoi refusons-nous maintenant au XXIème siècle de construire ensemble une langue qui soit conforme à l’évolution de notre représentation du monde?

On me dit “mais intéresse-toi à des problèmes plus sérieux, comme le harcèlement, les violences, l’égalité salariale, il est là le vrai combat féministe”, comme si s’intéresser à la langue interdisait de s’intéresser aux autres problèmes de la société. Vous me trouverez aussi sur ces autres combats, comme “Balance ton porc”: la preuve dans l’article précédant celui-ci. On n’arrivera à quelque-chose que si on mène des combats cohérents, sans rien laisser de côté. Et vous ne persuaderez pas une professeure de français que la langue est un sujet secondaire. C’est le milieu biologique dans lequel nous baignons. Pour moi, la langue est comme un immense parc dans lequel nous nous promenons tous ensemble chaque jour. Comme tous les jardins, elle s’entretient. Un pays qui débat de sa langue est un pays vivant. La langue vibre, et ces vibrations, comme celles que ce manifeste a créées, occasionnent des ondes qui provoquent des mouvements. La langue bouge et c’est à nous de savoir en pleine conscience où nous voulons l’emmener. Le fait que Slate.fr et Les Inrocks aient opté pour l’accord de proximité, le nombre croissant des signataires de la pétition, voilà des petits mouvements qui, avec tous les débats sur Twitter, peuvent faire bouger des choses.

D’un côté, on m’explique donc que la question de l’accord du masculin qui l’emporte est un sujet futile, sans importance (et on me l’explique longuement, en déployant une énergie voire une colère assez contradictoire avec ce qu’on veut me prouver) et de l’autre, je suis confrontée, pour la première fois de ma vie, comme les 314 autres signataires de la pétition, à des menaces de décapitation sur des sites d’extrême-droite. La langue est-elle vraiment sans importance?

On me dit aussi “mais en Turquie, le féminin l’emporte dans la langue et regardez les femmes enTurquie! il n’y a pas de corrélation entre la langue et la situation des femmes” ou “vous êtes naïve de croire que si on change la règle d’accord, la situation des femmes va être modifiée comme par magie”… Alors non, je ne crois pas non plus à la magie. C’est sûr que la langue n’est pas le seul facteur influençant la situation des femmes dans un pays. C’est même assez invisible, comme l’air que l’on respire: et pourtant cela emplit nos poumons. Barthes disait que la langue est à la fois une institution sociale et un système de valeurs.

Mais voilà ce que nous vivons en classe et dont nous pouvons témoigner: des filles qui soupirent, des garçons qui se poussent du coude, à chaque fois que nous énonçons cette règle, que les jeunes entendent donc tout de même chaque année durant leur scolarité.

Une amie rappelait aujourd’hui que le Professeur d’Université Georges Molinié, qui a été deux fois directeur de la Sorbonne, s’adressait à ses amphis en employant l’accord de majorité: “Prenez toutes vos documents!” Et lui, on ne le traitait pourtant pas de sorcière, on ne voulait pas le faire virer pour ça.

Allez, avouez-le, je vous ai convaincus: signez la pétition! https://www.change.org/p/nous-ne-voulons-plus-que-le-masculin-l-emporte-sur-le-f%C3%A9minin

L’antiprof au quotidien

Franchement, “responsable de l’antisémitisme” ça me manquait comme titre honorifique professionnel… J’avais déjà ma petite collection: “pédagogo”, “feignasse”… Mais là, en UNE du Monde, un truc aussi bas et perfide, j’avoue que c’est trop d’honneur! Alors j’ai répliqué…

Il nous fallait bien un beau dessin comme ça pour nous réjouir de toute cette estime et de toute cette confiance qu’on nous porte, pendant des vacances jusque là assez tranquilles. Plantu vieillit et ses dessins étaient pourtant très étudiés dans les classes d’histoire géo, ou de sciences éco, mais là…

Mes collègues d’histoire doivent spécialement apprécier. Je pense par exemple à Claire, si enthousiasmée par les formations passionnantes du Mémorial de la Shoah, à Simon, Agnès, et tous les autres. Tous ceux qui participent au concours national de la Résistance et de la Déportation, comme Anne Anglès, professeure au lycée Léon Blum de Créteil, qui a inspiré le film Les Héritiers. Mais en lettres, on n’est pas en reste: comme si en allant dans les classes de collège de l’académie de Créteil en tant que formatrice, je n’y voyais pas les textes d’Anne Frank, de Primo Levi… Mon ami Frédéric est parmi les livres les plus étudiés au collège.

Cela ne veut pas dire qu’on nie toute existence d’antisémitisme dans les classes. Non. Mais justement on est là pour le combattre avec nos moyens. Des profs qui refusent d’enseigner ce qui concerne la Shoah, je n’en connais pas. Qu’on m’en présente. Qu’on accuse en face un seul de mes collègues d’histoire d’y renoncer….

J’ai beaucoup d’estime pour le journal le Monde, on le reçoit en salle des profs, je le lis régulièrement. Et ça me fait bien de la peine de le voir en une porter un soupçon et une responsabilité pareilles sur le dos des enseignants à travers le crayon de Plantu. Ma vengeance ci-dessus en dessin n’est pas à la hauteur graphiquement, mais je ne pouvais pas rester indifférente!