“Je vous emmène”, la profondeur de l’instant

J’étais en train de finir d’écrire ce texte, quand hier soir, les événements tragiques qui ont eu lieu à Paris, et l’absence de ma fille – finalement retrouvée à 1h1/2 du matin- m’ont empêché de le terminer. Je le publie tout de même aujourd’hui. Parce que plus que jamais, nous ne devons pas renoncer à la beauté.

emmene

Je n’avais pas trop envie d’écrire quoi que ce soit sur ce film qui fait partie de la « Troisième scène » de l’Opéra de Paris. Cette œuvre hybride est réalisée par Eric Reinhardt, et mêle à l’un de ses textes la danse de Marie-Agnès Gillot et une bande-son du compositeur Sébastien Roux. Je pouvais juste dire : c’est beau. Parce que c’est un poème visuel, et que parfois j’en ai marre de faire la prof, de tout commenter, de mettre du discours sur tout… j’ai seulement envie d’éprouver la beauté d’une œuvre.

Et puis les mots commencent à venir.

L’éloignement de Marie-Agnès Gillot est infini, elle n’en finit pas de disparaître. Il est rectiligne et inéluctable. Elle est insaisissable et royale. Même proche, elle est déjà loin. Fascinante parce que perdue d’avance ? Elle est sur un rail, sur le rail du train, sur le rail de la vie, chaque pas devient ce cahot ferroviaire imperceptible que l’on ressent encore même en TGV.

Comment rater une rencontre… Tout se joue le temps d’une seconde fatidique, une seconde vertigineuse et éminemment risquée, angoissante si on l’envisage à l’avance, pendant laquelle on n’a pas le droit d’hésiter. Il y a l’évidence soudaine du coup de foudre et l’assentiment entier de l’être qui doit suivre, cette nécessité : accepter de s’abandonner à la rencontre, refuser tout compromis avec le principe de réalité.

L’œuvre singulière créée par Eric Reinhardt avec Marie-Agnès Gillot et le compositeur Sébastien Roux dilate complètement cette seule seconde fatidique pour en faire un moment d’éloignement infini. Ce film nous dit par la profondeur de l’espace toute la profondeur du temps.

Laurent Dahl manque le miracle de l’instant, parce que paradoxalement, il en est trop conscient, il l’anticipe, le précède par son angoisse. Puis au moment de le vivre, il a cette hésitation, bien qu’il soit complètement lucide, et sache toute l’importance de son assentiment. Il est immédiatement trop tard : il a hésité. Il s’est laissé perturber par le principe de réalité. Il était aussi trop conscient de son importance et l’a intellectualisé au lieu de le vivre. Il a raté.

« Je vous emmène », en fait, ce n’est pas une question. C’est une injonction. Hop. Il faut monter dans le taxi. Il ne faut pas penser, il faut vivre.

La musique de Sébastien Roux et la voix de Laurent Poitrenaux mêlent un aspect presque mystique –avec cet espèce de chœur qui fait me penser à un chant d’église, tout comme l’espace autour de la danseuse, qui ressemble à une cathédrale immense et contemporaine- et le réalisme du récit, le bruit du train, etc… comme quand dans ce moment de rencontre décisive, on a l’impression de vivre quelque-chose qui est bien complètement dans le réel, mais qui aussi nous dépasse vraiment, presque sacré. Cette femme aussi, elle est tellement dans l’absolu, dans le refus du compromis, elle semble tellement exceptionnelle, qu’elle n’a pas l’air d’appartenir à notre monde.

L’instant, la rencontre, le coup de foudre, sont au cœur de l’œuvre d’Éric Reinhardt. La figure de la cantatrice inaccessible rejoint ici celle de la danseuse, Marie-Agnès Gillot elle-même présente en Médée de Preljocaj dans Cendrillon.

Car le récit de « Je vous emmène » fait partie de Cendrillon, qui est un roman d’Eric Reinhardt absolument génial. Laurent Dahl, ce trader, en est l’un des héros. Mais dans le livre, l’épisode qui est ici l’objet du film, fait partie d’une phase de l’intrigue où ce personnage est accablé de stress professionnel, et ce moment précis de la rencontre ferroviaire avec la cantatrice –qui existe pourtant telle quelle dans le livre- ne se détache pas, ne se déploie pas dans toute sa beauté : c’est le film qui la révèle à sa juste valeur. Cendrillon est d’ailleurs plein d’autres moments très beaux comme celui-là qui pourraient former une œuvre à part entière. Si vous ne connaissez pas ce roman, lisez-le d’urgence!

A chaque fois que j’ai lu l’une des œuvres d’Eric Reinhardt, j’ai eu l’impression que ce sont ses livres qui me disaient « je vous emmène ». Et je peux dire qu’effectivement, ils m’ont tous emmenée. Loin de là où j’étais.

Post scriptum anecdotique:

Ce film m’a fait penser à un épisode de ma vie. Voilà lequel.

Quand j’étais étudiante, je rentrais dans ma campagne natale par le train, et j’y ai rencontré un tout petit enfant de cinq ans : Bastien. Il voyageait seul avec son père. Moi aussi j’étais seule. Comme beaucoup d’enfants de son âge, ce petit bavard avait la bougeotte. Il s’est assis à côté de moi et nous avons énormément parlé, c’était un enfant incroyablement ouvert et curieux. Bastien me disait tout de lui, et voulait tout savoir de moi, enchaînant les questions spontanées, les déclarations enthousiastes. Je me souviens que nous avions dessiné, aussi. Plusieurs fois, son père est venu s’assurer qu’il ne me dérangeait pas. Non, pas du tout. Cet enfant était très émouvant, très éveillé, adorable, c’était une chance pour moi de faire le voyage à côté de lui. Mais je devais quitter le train avant Bastien. Quand je lui appris que j’allais bientôt arriver, il se mit à dire « Quoi ??? cela veut dire que de toute ma vie, je ne vais JAMAIS te revoir ? Tu te rends compte !!! mais c’est impossible ! Je ne veux pas ça, moi ! Non ! » Et il éclata en sanglots, inconsolable déjà. Il y avait quelque-chose de vertigineux dans sa prise de conscience, c’était déchirant. Moi aussi, j’avais les larmes aux yeux. Ce train, qui avait été le moyen un peu magique de notre rencontre inattendue devenait celui, implacable, de notre séparation.

Mon lycée qui prend l’eau

Je l’aime, ce lycée.

C’est un lycée de banlieue, polyvalent, pas un lycée “chic”, mais un lycée où il existe une vraie mixité sociale, et qui correspond à un modèle de société auquel j’adhère. C’est un lycée où l’on fait des tas de projets très chouettes avec des équipes de collègues motivés, comme notre prix littéraire maison pour toutes les classes de seconde, qui existe depuis plus de quinze ans. Le bâtiment est assez beau, très grand, en bord de Seine, et il a été dessiné par un grand architecte italien, Massimiliano Fuksas.

Alors là, j’ai tous les points de barème administratif pour partir de cet endroit si je le voulais et muter vers des horizons plus bourgeois, réputés plus tranquilles. Mais moi, les élèves d’ici, je les aime beaucoup, avec leurs soucis, leurs capacités d’invention, leur gentillesse, leur potentiel. Ce sont eux qui me donnent des idées, depuis des années, pour inventer des scénarios pédagogiques qui sortent de l’ordinaire. Et c’est chez moi, ici.

Bref, je suis prof à MaxP depuis la construction du lycée, il y a presque vingt ans, et j’ai toujours vu des flaques dedans, les jours de pluie, inonder les salles de cours ou  les couloirs. Il nous a été livré de façon un peu précipitée par Michel Giraud, un président de Région de droite, juste avant les élections régionales: c’est certainement pour cette raison que les finitions ont été bâclées et que le bâtiment n’a jamais été étanche. A force, j’ai presque l’impression que c’est normal, tous les trous dans les plafonds, les auréoles humides partout…

Il y a deux ans, je surveillais l’épreuve de bac français écrit, pendant laquelle on a vu une plaque de plafond se détacher tout à coup et une sorte de chute du Niagara s’abattre sur un élève qui composait en dessous. On a fini l’épreuve les pieds dans un lac artificiel. Est-ce que c’est parce qu’on est un lycée de banlieue populaire que ces choses paraissent normales au point de ne jamais être réparées sérieusement?

Ce lycée a toujours manqué de personnel d’entretien aussi. Du coup je ne l’ai jamais connu vraiment propre. Car quand il nous a été livré, il n’avait pas même été débarrassé de ses gravats de chantier. Maintenant, comme il n’y a pas eu de travaux d’entretien réguliers, les sols sont incrustés de saleté. On nous promet des travaux, des améliorations, surtout quand il y a un accident. Une flaque de sang, la tragédie frôlée, et ce jour-là, tout le monde fait le déplacement. Mais après, on traîne, on traîne… peut-être se dit-on que les années passant, les profs oublient les promesses faites à l’époque?

C’est bizarre, j’ai comme l’impression qu’ils n’ont pas les mêmes problèmes au Lycée Henri IV.

Sur le seuil…

Nicolas. Ce jeune lycéen de seconde se tenait là, devant moi, à chaque interclasse, à chaque récré, avec sa petite bouille triste et son silence. On parlait un peu, doucement, et je finissais par lui dire “au revoir”: il fallait que je le chasse. Sinon, je crois qu’il serait bien resté et peut-être même qu’il aurait pu me suivre jusque chez moi. Sa maman était morte en septembre d’un cancer, alors qu’il arrivait justement au lycée. Son papa, avec qui il vivait seul, fou de douleur, avait arrêté de travailler et il a vécu toute l’année sa dépression prostré, dans sa chambre, sans en sortir. J’étais la professeur principale du petit -plus si petit- qui me regardait avec toute sa tristesse, tous les jours, et qui n’arrivait pas à travailler. On avait fait “ce qu’il fallait”, on avait vu l’infirmière, l’assistante sociale. Le CPE. La conseillère d’orientation. Mais il restait devant moi, chaque jour, avec ses yeux semblant implorer une sorte d’adoption muette.

Et non, je ne pouvais pas être sa maman. Je n’étais que sa prof. Au seuil de son désespoir. La porte entrouverte sur sa vie. Sans pouvoir y mettre le pied. Bon, j’étais tout de même là, derrière, présente et impuissante.

Dans sa classe, cette année-là,  il y avait aussi un autre garçon triste, très discret. Tristan. Lui aussi, avec cette pâleur et ces cernes qui m’inquiétaient. Mais celui-ci, loin de me solliciter, voulait se faire oublier. Ce sont les alarmes du lycée qui ont détecté sa présence la nuit, alors qu’il cherchait à dormir sur un banc, dans le hall, parce qu’avec sa maman, et ses trois frères et sœurs, ils avaient dû se réfugier dans le deux-pièces du papy, où il n’y avait vraiment pas de place pour lui. Il a avoué qu’il dormait là depuis quelques jours, déjà.

Agnès. Je me rappelle la leucémie de cette élève de terminale et les remords que nous avions éprouvés d’avoir pu soupçonner un moment une sorte de laisser-aller adolescent de sa part, les reproches que nous lui avons faits, avant d’apprendre la maladie et d’être complètement dépités. Cette joie partagée, lorsqu’ elle a eu son bac quand même, malgré les traitements lourds. J’ai envie de pleurer quand j’y pense, car elle est morte depuis, d’une récidive, alors qu’elle était encore étudiante.

Il y a aussi la maman de Nadia, qui en arrivant face à moi pendant la réunion parents-profs, me dévisage et me dit brusquement: “Vous ne me reconnaissez pas, n’est-ce pas? c’est à cause de la chimio”. Je n’étais pas au courant. Elle et moi, on a soudain les larmes aux yeux. Elle me dit qu’elle a peur de mourir, de laisser ses enfants. J’ai eu son fils aîné deux ans auparavant. Cette année, j’ai sa fille. Qui veut être… infirmière…. On finit par pleurer carrément, cette gentille maman et moi, chacune d’un côté de la table, en se tenant les mains. Curieuse réunion parents-profs. Elle a guéri. Son fils, deux ans après le bac, est mort dans un accident de voiture. Cette fois-là, j’ai passé le seuil. On s’est écrit de belles lettres. Il y a un moment où les frontières profs/ parents – du fait de circonstances particulières- perdent leur netteté et où on se sent tout simplement des êtres humains sur la même planète.

Je pourrais vous en raconter bien d’autres, des histoires tristes. Rester sur le seuil n’est pas toujours évident, avec cette porte entrouverte sur tant de vies, tant d’histoires singulières, pratiquement une centaine d’élèves chaque année. Il y a dix jours, j’étais à un enterrement à côté de deux élèves que j’avais l’an passé. On a pleuré ensemble, on s’est embrassés. La maman de leur meilleur copain était aussi mon amie. Parfois, un hasard, des rencontres, et tout se mélange un peu, ma vie, la leur…

Etre prof pendant longtemps, c’est vivre à côté des élèves, et parfois un peu avec eux aussi, les belles choses qui leur arrivent comme les plus tragiques. Il ne faut pas se mêler de ce qui ne nous regarde pas. Mais s’ils sentent que le prof est là, à leurs côtés, et qu’ils nous voient comme un adulte bienveillant, je me dis que c’est déjà une belle et noble chose.

Ah, je suis un peu lourdingue avec mes grands principes et mon humeur empathique, mais la pub à la télé qui passe en ce moment te dit pourtant que la prof, c’est son tableau qui l’intéresse, combien font 20 – 5, et pas ses élèves.

 

 

(Les prénoms ont été changés)

Non au harcèlement scolaire!

Oublions ce clip qui m’a mise en colère et concentrons-nous sur l’essentiel: comment faire face, concrètement, au harcèlement dans nos classes? Le ministère de l’éducation a mis en place des outils bien meilleurs que ce spot… Je vous encourage à aller sur ce site dédié au harcèlement: http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/

Sur ce site, vous trouverez des ressources vraiment intéressantes. Il y a un guide “que faire?” qui s’adresse à chacun des acteurs de l’école: http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/que-faire

On y trouve également tout une série de ressources diverses: guides pédagogiques à télécharger, outils de sensibilisation (des opérations pédagogiques auxquelles ont peut participer…) et aussi des vidéos de paroles d’experts…  C’est vraiment très bien fait, et très utile. Bravo aux équipes qui ont réalisé ce travail!  http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/ressource

La campagne contre le harcèlement n’a pas besoin de se faire au détriment de l’image des enseignants. Il existe un véritable arsenal d’outils mis en ligne à la disposition de tous, très utiles, faits par des professionnels très compétents sur le sujet. Ils existent et nous devons les faire connaître pour nous battre tous ensemble – profs, élèves, parents-  et être enfin efficaces contre ce fléau.

Je signale également un reportage fait sur France Inter, sur les “messages clairs” dans les écoles, une façon de désamorcer les conflits fondée sur la verbalisation. Cela semble simple et efficace: exactement le genre de principe à promouvoir dans les établissements. http://www.franceinter.fr/emission-le-zoom-de-la-redaction-journee-nationale-contre-le-harcelement-scolaire

“Ma maîtresse est une connasse”, un clip de Mélissa Theuriau contre le harcèlement

Le harcèlement scolaire est un phénomène infiniment grave, il faut agir contre, et le ministère a bien raison de s’attaquer à ce problème, parfois difficile à repérer, difficile à combattre aussi. Mais je pense qu’il n’a pas tout à fait choisi le bon moyen…

La vidéo en question: https://www.youtube.com/watch?v=0adjfOART6A

Quand j’ai vu cette vidéo contre le harcèlement scolaire pour la première fois, j’ai été très choquée. C’est carrément une pub anti-prof! On n’a vraiment pas besoin de ça. Je n’en reviens pas. Sur un sujet pareil, si important, on pouvait sans doute imaginer quelque-chose qui ne véhicule pas l’image d’une enseignante aussi stupide, vissée à son tableau, ne présentant qu’un exercice débile devant des élèves indifférents à son exercice (et on les comprend). Elle ne les regarde presque jamais, elle a le regard vide d’une hystérique, et elle ne sait pas faire cours.

Je suis désolée que le ministère ait accepté ce film, c’est sans doute pour faire plaisir à Mélissa Theuriau (?) mais quand je vois ça, je sens tout le mépris qu’il contient envers ma profession, et ça m’afflige complètement. Dire que c’est diffusé dans les cinémas. La leçon de ce clip, destinée à la population: si vos enfants se font harceler en milieu scolaire, c’est bien sûr à cause de leur maîtresse, cette débile mentale qui ignore ses élèves, et même qui contribue activement à leur harcèlement. Moi qui essaie de me battre pour la pédagogie de projet, l’interdisciplinarité et les pédagogies actives, je suis blessée par cette campagne qui nous méprise et nous salit. Je peux vous dire que lorsque mes collègues ou moi-même suspectons un cas de harcèlement, nous faisons tout notre possible pour stopper les choses.

Pour agir contre le harcèlement, est-ce qu’il faut vraiment accuser les profs ? Ne faut-il pas plutôt aller dans les écoles faire des formations sur le repérage de ce phénomène terrible? Ne faut-il pas promouvoir des pédagogies actives et coopératives qui vont apprendre aux élèves la vie de groupe, le respect de l’autre…? Je ne vois pas en quoi ce clip peut être susceptible de changer quoi que ce soit, si ce n’est d’aggraver la mauvaise image des enseignants dans la population.