Andrée Chedid n’est pas un homme.

La bonne nouvelle de l’écrit du bac français des séries ES/S, c’est que cette épreuve aura permis à Andrée Chedid d’être plus connue. Cette autrice importante n’est pas assez lue. Qu’elle devienne l’objet du commentaire de texte au bac va contribuer à asseoir son importance dans notre « canon littéraire », où la place des femmes, même contemporaines, est encore trop fragile.

Mais les élèves  de première ont tendance à paniquer, parce qu’ils/elles sont nombreux à avoir cru tout au long de leur copie qu’il s’agit d’un homme. On peut les tranquilliser: l’essentiel, dans un commentaire, c’est d’avoir interprété avec pertinence et de façon personnelle, sensible, le texte donné à l’examen.  Il est fréquent de ne pas tomber sur un texte connu à l’écrit du bac: ainsi tous les candidats sont sur un pied d’égalité, alors que quand les auteurs sont plus célèbres, ceux qui les ont étudiés en classe ont plus de chance que les autres. L’année prochaine, avec la réforme du bac, le commentaire écrit portera d’ailleurs sur une oeuvre en dehors du programme, qui pour les autres exercices ( la dissertation et l’oral) sera imposé. Evaluer des compétences de lecture, ce n’est pas évaluer la récitation par cœur d’une leçon toute faite sur un.e auteur.e.

Certes c’est une maladresse de ne pas avoir su identifier le E final d’Andrée comme une marque de féminin. Mais on connaît tous Thésée, Enée, Thimothée, Orphée, Amédée, et ce sont bien des garçons. On connaît aussi des Zoé, Daphné, Aglaé, Chloé, qui sont des filles. La mode des prénoms italiens fait qu’on a parfois des Andrea de sexe masculin dans nos classes de lycée. De plus, si les adultes d’une quarantaine ou d’une cinquantaine d’années ont bien connu les Renée et autre Andrée dans leur enfance, les adolescents d’aujourd’hui n’en ont pas beaucoup côtoyé. Enfin, André, cela vient d’un mot grec qui justement, signifie « homme »: le prénom porte dans son étymologie même l’idée de sexe masculin: voilà aussi un facteur qui a pu agir sur l’erreur, car du point de vue sémantique, Andrée au féminin est assez paradoxal.

Mais surtout, comme le souligne le media Les Nouvelles News, cette étourderie lycéenne est révélatrice d’un instinct qui porte à priori nos élèves à identifier un poète comme un homme. Spontanément, dans le feu de l’examen, si les candidat.es sont aussi nombreux à commettre la même erreur, c’est bien parce lire des noms de poétesses dans les manuels scolaires, dans les descriptifs de baccalauréat, ce n’est pas encore une habitude intégrée.

Certes, les choses changent depuis notre pétition, sûrement et lentement. Il faudra être patient pour que cette modification progressive de nos repères littéraires -vers une forme plus égalitaire- entre réellement dans la norme scolaire et culturelle de ce pays. Pour l’instant, c’est encore un événement qu’on me signale: « Françoise, tu dois être contente! Il y a deux femmes dans le sujet des premières ES et S! » Moi-même, quand j’ai découvert le sujet, pour lequel je surveillais l’épreuve, j’ai presque sauté de joie, à la façon d’un personnage de dessin animé qui trouve une chose incroyable…  (Bon, on oublie au passage qu’il n’y a aucune femme dans les sujets de L et de section technologique…) Une forme d’égalité sera acquise quand on ne trouvera plus notable que les textes donnés pour le bac aient été écrits par des hommes ou par des femmes, quand je ne sauterai plus de joie parce que je vois un nom de femme sur un sujet: alors quand viendra cette époque, on pourra parier que nos élèves seront plus nombreux à identifier Andrée Chedid comme une femme.

Mais en attendant, pour l’instant, réjouissons-nous pour elle et pour Anna de Noailles, dont c’est un peu la fête ces jours-ci!

 

Oedicnème criard

« Oedicnème criard ». Parfois, on se réveille avec un mot un peu étrange dans la tête. Ce matin pour moi, c’est « oedicnème criard », le nom d’un oiseau rare qui correspond à un souvenir d’enfance précis.

J’étais avec mon père à la « Quimbeau » (Je ne sais pas comment ça s’écrit au juste, c’est le nom de plusieurs champs, pas loin de mon hameau natal, autour d’une ruine isolée) car j’allais parfois l’accompagner dans son travail, il me faisait une petite place dans le tracteur. C’était un vrai plaisir. J’avais quoi? 9 ans? 10 ans? je ne sais plus… Ce jour-là, nous avons vu un oiseau étrange qui se détachait à peine sur la couleur de la terre retournée.

« Françoise, regarde là-bas, c’est un oedicnème criard! c’est très rare! c’est un oiseau coureur! » Nous retenions notre souffle, tous les deux seuls dans la campagne, le moteur du tracteur arrêté, dans un moment suspendu. Cet oiseau, sûrement ne le reverrais-je plus jamais dans ma vie, il était exceptionnel dans mon coin de Nièvre, on avait le coeur battant, de le voir, là, courir, bizarre.

Mais je savais aussi qu’il y avait une chose encore plus merveilleuse que cet oiseau étrange et discret: un père qui sache le nom incroyable de cet oiseau, et veuille me le transmettre, un père qui le reconnaisse alors qu’il se distingue à peine des mottes de terre fraîchement retournée, un père qui m’explique sa rareté, son mode de vie, qui arrête son tracteur, et qui l’admire avec moi. Voilà tout le prix pour moi de ce mot rare que j’affectionne : « oedicnème criard. » Pour personne d’autre que moi sans doute, ce mot ne contient autant de choses.

Des femmes sur la photo!

C’est une accumulation de photos sans femmes, qui -rencontrées au hasard des réseaux sociaux ce mois-ci- nous fait réagir.  Hommes et femmes, nous ne voulons plus de ces brochettes de costards-cravates aux tribunes d’honneur lors des séminaires, des colloques, des congrès: cela ne correspond pas à notre vision de la société.  Cette mise en avant des hommes (plutôt blancs et âgés), cet oubli ostensible des femmes lors de ces événements prestigieux offrent de la France, et spécialement de ses élites, une image profondément inégalitaire. Nous la refusons, elle nous choque: c’est pourquoi il faut qu’on reste ensemble très vigilants et qu’on « affiche » les événements qui oublient les femmes.

Nous avons donc décidé de commencer ce petit album contributif, sur une page collaborative, pour qu’on garde trace de ces événements, qui aujourd’hui encore, prouvent la profonde inégalité du partage des responsabilités dans ce pays. Il existe des chercheuses compétentes dans tous les domaines: pourquoi n’ont-elles pas plus la parole? Pourquoi trouve-t-on les femmes dans l’animation des ateliers d’un séminaire, mais si peu pour introduire celui-ci ?

Comment les hommes très intelligents qui sont justement à ces tribunes d’honneur ne peuvent-ils pas être eux-mêmes choqués par l’image qu’ils offrent de la société ? Avec toute la finesse intellectuelle dont ils font preuve par ailleurs, comment peuvent-ils penser que la société d’aujourd’hui peut se faire en excluant les femmes de ces événements ou en ne leur donnant qu’un petit rôle de consolation?  C’est un mystère.

Bien sûr, changer l’image ne suffit pas, et c’est la société qui doit se remettre en cause plus profondément. Si on ne réclamait timidement qu’une petite place symbolique sur la photo, il pourrait s’agir d’une représentation superficielle, et cela arrive parfois qu’on ajoute une femme de ci de là, uniquement pour le décorum. Revendiquer des places sur la photo n’est pas une fin en soi, ce n’est qu’un outil pour progresser, car il ne faut pas ignorer que nous sommes dans une société de l’image. Comment une jeune fille, de nos jours, peut-elle se projeter dans un rôle social de pouvoir, si les média ne lui renvoient que des photos d’hommes puissants? Il faut donc que ces places sur les photos ne soient pas celles du second plan, celles de faire-valoir, qu’elles ne constituent  pas de simples alibis. Nous voulons des places sur ces images, mais aussi une égalité de salaire à travail égal, des places dans les manuels scolaires et dans les programmes officiels, des prix littéraires et scientifiques, et plus globalement une reconnaissance et un respect de la société. Voilà les revendications sous-jacentes à notre démarche de compilation.

Les choses sont en train de changer, car la diffusion de ces photos excluant les femmes sur les réseaux sociaux nous choque. Pour éviter que notre indignation ne soit que temporaire, afin que l’on n’oublie pas ces injustices, de colloque en séminaire, de remise de diplôme en congrès, de cérémonie en tables rondes de toutes sortes, contribuez vous aussi à enrichir cet album par vos propres photos en cliquant deux fois sur la page ci-dessous:

Un matin au lycée

Ce matin dans ma salle de classe, il y avait de l’affection qui flottait dans l’air. Les élèves avaient l’air contents d’être là, ils travaillaient de leur mieux. Alors dans l’atmosphère c’était palpable, comme une onde tiède et familière qui remplissait l’espace entre les tables, les chaises, le tableau. On se faisait des petits sourires. On se donnait des conseils. Ils écrivaient. On se lançait parfois des blagues légères, mais qui ne prenaient pas le pas sur le travail. A un moment ils ont applaudi, je ne sais même plus pourquoi au juste, c’est parti d’un coup, une minuscule étincelle de plaisir, et hop, c’est une classe comme ça, un peu trop spontanée, des petits secondes tout frais. Il y a des pipelettes, garçons et filles, il y a des curieux, des appliqués, une forte en thème décalée, et plusieurs géants – incroyablement grands et forts- avec des têtes de bébés. Ils t’allument volontiers le vidéoprojecteur fixé au plafond sans se mettre sur la pointe des pieds quand il n’y a plus de télécommande. Alors que toi tu grimpes sur une chaise pour y arriver. Ils ont l’âge de ma fille, Adèle. Certains étaient même dans sa classe en maternelle et je les connais depuis qu’ils ont trois ans. Il y a une immense réserve d’enthousiasme surtout, qui ne demande qu’à faire surface. Personne ne raconte trop ça, ce que ça fait d’être bien dans une salle de classe. Cela n’arrive pas tous les jours, mais parfois c’est ainsi, un petit miracle d’équilibre collectif, d’attentions qui ne se dispersent pas. Et c’est beau.

Les antiperles du bac, saison 2

Correcteur, si toi aussi, tu en as marre qu’on prenne les élèves pour des imbéciles, participe aux « antiperles du bac »!  L’année dernière, je lançai cet appel spontané sur Twitter à la toute fin des corrections du bac en proposant aux collègues volontaires de consigner les éclairs de génie des jeunes bacheliers sur un mur collaboratif. Cette démarche a connu un certain succès, alors je vous propose de la renouveler cette année.

Il n’est pas question d’idéaliser le « niveau » des élèves, mais face aux discours caricaturaux et déclinistes du fameux « nivokibaisse » je pense qu’il est très important de montrer combien les jeunes d’aujourd’hui sont capables aussi de brio, d’inventivité. Je n’ai rien contre le repérage en soi des perles du bac traditionnelles, qui peuvent être drôles, attendrissantes- et qui parfois révèlent même une forme de génie paradoxal. Ne soyons pas les ennemis de l’humour. L’ennui, c’est que ces fameuses perles s’accompagnent souvent de ricanements méprisants, et qu’on en profite pour déprécier l’ensemble d’une génération, qui a déjà beaucoup de sujets d’angoisse – l’obtention du diplôme, et les résultats de Parcoursup n’en étant que les plus visibles.

Quand j’étais élève, moi-même -qui approche doucement de la cinquantaine- j’entendais chaque année certains enseignants nous répéter que nous étions les pires élèves qu’ils avaient jamais eus, que décidément, le niveau était bien bas, qu’ils n’avaient jamais vu autant de fautes dans des copies… Avouez-le: n’avez-vous vous-même jamais entendu ces discours lorsque vous étiez élève? On peut tout de même se demander d’où vient ce besoin irrépressible, chez certains adultes, de mépriser les plus jeunes. Est-ce que véritablement, ce type de propos, aux fondements objectifs assez douteux, peut faire avancer les choses et aider les lycéens?

Pépites poétiques, tirades brillantes, paragraphes inspirés…. Nos copies ou nos oraux recèlent de vrais trésors d’inventivité, qui restent cachés. Depuis des années, nous ne dévoilons au public que les pires erreurs des élèves: c’est injuste. En respectant l’anonymat, pourquoi ne serait-il pas aussi légitime de citer leurs éclairs de génie?

En tant qu’enseignants, nous avons la responsabilité chaque année d’accompagner des jeunes vers le bac et nous pouvons nous inquiéter des discours médiatiques qui tendent à le dévaloriser – autant que les élèves- en montant en épingle quelques gaffes, plus ou moins authentiques, parfois réchauffées d’une année sur l’autre, en les brandissant comme des preuves irréfutables d’un système éducatif déliquescent. C’est un exercice très facile. D’ailleurs j’étais presque tentée de faire une collection des messages sur internet déplorant le niveau des lycéens pour montrer à quel point ces messages d’adultes sont eux-mêmes saturés de fautes. Mais décidément, le dénigrement n’est pas mon fort… Alors je lance ce nouvel appel: vous les collègues – qui comme moi, commencez à récupérer vos copies à corriger- participez à la saison 2 des antiperles du bac sur ce nouveau mur collaboratif:

Rendez-vous dans une dizaine de jours pour lire ensemble les premières récoltes d’antiperles. Le challenge serait de les publier et de reverser les éventuels bénéfices à des associations de lutte contre le décrochage scolaire.

 

 

 

 

 

Le métier d’enseignante me fait toujours rêver.

Aujourd’hui, j’ai lu la presse et si vous êtes prof, je ne vous conseille pas d’en faire autant.

C’est la fin de l’année scolaire en lycée. Vous êtes encore toute contente du goûter que vous avez organisé pour le dernier cours avec vos secondes 1, qui vous ont demandé si vous seriez libre pour les accompagner la semaine prochaine -après la fin des cours, donc- au musée. La bouche encore pleine de gâteau, les petits cœurs qu’ils ont dessinés sur le tableau ne sont pas encore effacés,  vous vous dites que vous avez fait plutôt du bon travail avec eux, vous avez conduit des projets motivants et vous en avez déjà en tête quelques-uns pour l’année prochaine…

Alors, non, ne lisez pas la presse.

Déjà, Le Monde l’écrit encore en gros : « Le métier d’enseignant ne fait plus rêver. »

Quoi?

Ce métier, 23 ans après l’avoir commencé, me fait pourtant toujours rêver. Il y a toujours tant à inventer. Cette année, nous avons par exemple imaginé avec les élèves ce qu’aurait pu être l’histoire de Bel-Ami à l’époque d’internet! Nous avons aussi ressuscité une autrice oubliée du XVIIIème siècle et les élèves ont été community managers du fil Twitter de Gallica pendant toute une journée pour présenter les femmes du XVIIIème siècle..Nous avons aussi créé une édition personnalisée par les élèves de l’Aigle du Casque de Victor Hugo. Je ne vous parle pas de l’opération « Lycéens au cinéma » avec des élèves qui ont été passionnés par Le Dictateur de Chaplin, ou des sorties régulières au théâtre de la ville. Je ne vous parle pas non plus de la coopération avec Jean-Charles Massera, un auteur qui est venu travailler avec eux sur l’actualité. Nous avons même tenté de coder Molière! Nous avons aussi appris à faire des dissertations, des commentaires de textes, nous avons lu Tartuffe.

Toute une année passée à créer ensemble.

Toute une année passée à parler, à écrire, autour de ce que vous adorez: la littérature. Vous êtes payée pour partager votre passion, pour faire vivre vos auteurs préférés, vos personnages fétiches. Vous êtes toujours au rendez-vous pour lire Baudelaire ou faire résonner le phrasé de Céline entre les murs jaunes de la salle 320, dont quelques dalles du plafond sont certes abîmées, où le vidéoprojecteur bancal a tenu longtemps avec du scotch, mais où se recrée à chaque heure un cercle d’attentions vibrantes et fragiles à la fois.

Comment penser que ce métier puisse être ennuyeux? Connaissez-vous le regard pétillant de mes élèves et leur humour? Savez-vous combien ils sont attachants et quelles relations de qualité se tissent ainsi chaque année? Quels progrès se font pas à pas? Avez-vous déjà entendu un élève vous raconter combien il a aimé un livre alors qu’il était persuadé qu’il détestait lire? Avez-vous tenté de construire des stratagèmes malicieux pour raccrocher vos élèves déconcentrés?

Il faut avoir vécu ce petit saut que fait votre cœur dans votre poitrine quand vous entendez dans la rue votre nom prononcé par un élève que vous avez eu 15 ans auparavant et avec lequel vous vous mettez à évoquer tant de souvenirs… Ou bien quand votre fille a pour maîtresse d’école l’une de vos anciennes élèves…

Connaissez-vous le prix d’avoir un métier qui a un sens?

Changez de media, vous passez à Libé, un journal que vous aimez bien aussi d’habitude, comme Le Monde.

Et là, vous apprenez que dans les lycées populaires, d’après une étude de l’OCDE, seuls 19% des enseignants ont le CAPES ou l’agrégation. Alors comme vous travaillez justement dans un lycée populaire de banlieue depuis 20 ans, vous êtes très surprise de cette nouvelle, car dans votre équipe, vos collègues sont toutes agrégées ou certifiées. Il y a même plus d’agrégées que de certifiées. Vous même, vous êtes professeure agrégée de « classe exceptionnelle » et cela fait donc 20 ans que vous exercez dans un établissement en « zone prévention violence ». En lisant plus attentivement l’étude, vous comprenez que les chiffres sont biaisés: les professeurs des lycées professionnels, qui ont passé un autre concours, sont comptés dans l’enquête comme « non qualifiés ». C’est insultant pour eux, car le PLP n’est pas un concours sans valeur, et tous ces titres de journaux (car Libé n’est pas le seul à reprendre l’information) font encore passer les professeurs de banlieue en général pour des incapables. Si je suis parent d’élève en banlieue et que je lis ce genre d’article, je cours mettre mon enfant dans le privé. Au secours! Cette étude de l’OCDE est construite sur une grossière erreur d’interprétation du système français. Fake-news relayée par les médias sans recul. Qui va en payer les pots cassés?

Les établissements de banlieue. CQFD.

Bref. Heureusement, j’aime mon métier, voyez-vous. Ce ne sont pas les élèves qui sont décourageants. Pensez-vous vraiment que des titres comme « le métier d’enseignant ne fait plus rêver » vont le revaloriser?

Méfiez-vous de la dimension potentiellement auto-réalisatrice de vos titres.

On veut du rêve.

 

Tout le monde se plaint, sauf moi

Chaleur, cohue, tumulte. Gros sac, retour de Lille. Je cherche l’escalier pour monter au quai du RER D Gare de Lyon. Bizarre ce type qui semble attendre que je le dépasse dans le grand hall, chemise bleue, un livre ouvert dans les mains qu’il replie. Bah. On nous tasse au pied des escaliers en attendant que le train arrive. Je me dis que j’aurais mieux fait de prendre un taxi, je ne savais pas que ça se passait comme ça. Et là j’entends presque dans mon oreille une voix d’homme: « Tout le monde se plaint sauf moi ». Je sens un contact suspect sur ma hanche. Je regarde en biais: le gars à la chemise bleue avec son livre. Une tête de maniaque.Comment réagir? Je suis peut-être parano, c’est peut-être un effet de la cohue qui me fait angoisser. Ridicule mesure de précaution: je fronce les sourcils l’air pas commode en me disant « il va comprendre que ça ne me plait pas ». Opération glissade sur la droite, tant pis pour le coup de gros sac à une dame. Pardon madame. Je n’ose pas dire tout fort  » vous savez, je pense que j’ai un pervers aux trousses, mais en même temps je suis pas trop sûre encore ». Le temps passe. J’essaie de penser à Michaël Bakhtine, que je suis en train de relire, pour me changer les idées. Décidément tellement de points communs entre la description qu’il fait de la satire ménippée et les caractéristiques des réseaux sociaux. J’en ferai quelque-chose dans ma thèse. Il y a trop de bruit, je n’entends pas distinctement mais ce type, désormais sur ma gauche, un peu derrière moi, parle tout seul. Passage de train. Je l’entends dire « il faut se faire plaisir ». Je trouve que ça se confirme: il n’est pas clair. Il est carrément tordu. Au secours. Poussée des gens vers l’avant. Le type a pu se rapprocher. Et là, je ne rêve pas, je sens ses doigts sur moi, encore la hanche, à peine. Puis le bras. Mais c’est insidieux. A chaque fois je me pousse encore sur la droite. Il y a un monsieur rassurant avec une guitare qui regarde Facebook. Bien sûr, si j’avais mon téléphone, mais je n’ai plus de batterie. Je n’entends pas ce que le type dit, mais il parle, je suis sûre que cela m’est destiné. Franchement je n’ai pas envie d’entendre. Quand va-t-on pouvoir monter ces putain d’escaliers? J’entends malgré tout « je suis intimidé ». Tu parles, si t’étais intimidé tu ne me toucherais pas. Il me retouche. Je n’ose pas crier au milieu de tout le monde. C’est dégueulasse, il a son portable à la main et l’air content, toujours derrière moi, je me demande s’il a filmé sous ma jupe, il a l’air tellement super tordu. Il redit plus fort « TOUT LE MONDE SE PLAINT SAUF MOI. » Je ne rêve pas, c’est un cauchemar mais dans la réalité, le mec me retouche du bout des doigts. Comment fait-il? On peut enfin monter les escaliers, c’est une marée humaine. Je suis totalement paniquée, je monte aussi vite que je peux. J’en ai archi marre, j’ai envie de crier. Je rentre dans un wagon. Le mec débarque illico et se plante à côté de moi. Il jubile, il a l’air triomphant et regarde son téléphone. Il redit une troisième fois: « TOUT LE MONDE SE PLAINT SAUF MOI. » Je soulève mon gros sac et je vais dans le couloir. Miracle, des dames qui ont dû voir mon air désespéré m’interpellent: « Madame, venez vous asseoir. » Je suis tranquille jusqu’à Maisons-Alfort. Je descends. Le mec m’attend tranquille sur le quai. Il me regarde en souriant. Dans sa tête, il est probable qu’il trouve sa technique d’approche romantique. Je cours. J’ai un gros sac de voyage avec mon ordinateur dedans. C’est lourd. Je dépasse des gens, je cogne une grosse dame qui me gronde méchamment. Excusez-moi, j’ai horreur de me conduire comme ça… Dans la rue je me retourne plusieurs fois. Le mec a fini par avoir peur de ma peur. Il m’a enfin lâchée.
Arrivée chez moi, j’ai tout fermé à clé. J’ai sorti mon ordinateur et j’ai écrit ce texte d’une traite. Et ça me fait du bien. Bon allez, ce n’était rien qu’un frotteur, pas la peine d’en faire un fromage, hein.

Éclats de beauté scolaire en milieu déglingué

Sans que je me l’explique vraiment, un petit tweet que j’ai posté vendredi a pris des proportions inattendues.

 

On n’est pas très serein quand on s’aperçoit qu’un petit tweet tranquille en est à plus de 168000 impressions, près de 3000 « j’aime », avec tous les dingos qui forcément rappliquent aussi dans ces cas-là, les insultes en tout genre qui y sont forcément associées, le téléphone excité qui vibrait sans cesse jusqu’à ce que je désactive les notifications. Pourtant, mon geste twittesque avait été spontané, je voulais juste partager une émotion forte après un cours observé à Saint-Denis. J’en viens à me poser des questions sur moi-même: me suis-je spécialisée dans le buzz? Je n’ai pas de vocation pour ça: pourquoi alors est-ce que je me retrouve dans ces situations? Que veut dire aussi cet emballement autour de quelques lignes racontant simplement qu’un cours sur Phèdre s’est bien passé à Saint-Denis, dans des conditions matérielles déplorables? Pourquoi la société veut-elle faire un écho particulier à ce message-là précisément? pourquoi diable ça se retrouve sur les réseaux sociaux de Michèle Cota, de Régis Jauffret, Patrice Carmouze ou de Maïtena Biraben (et j’en passe) ? Est-ce parce que ça paraît si miraculeux à tous de dire qu’il y a des profs passionnés et des élèves studieux à Saint-Denis? Est-ce la misère des locaux qui scandalise? Les deux? C’est peut-être aussi une question de mise en scène des phrases dans mon tweet, qui ne ménageait pas ses effets, en deux mouvements, sous le coup de l’émotion.

Mais c’est dingue, ce remue-ménage. Il faut alors surveiller son tweet comme du lait sur le feu, ça déborde, ça déborde, mais pour faire quoi, pour aller où? J’avoue que ça a un côté à la fois passionnant et aussi angoissant. On se rend compte qu’arrivent les messages hostiles dans un deuxième temps, quand le Tweet s’est éloigné du cercle proche. Ta phrase, petite étincelle de mots, devient petit feu puis incendie… mais c’est plus un feu de paille qu’une flamme révolutionnaire.

Ma poignée de mots sur le lycée en piteux état ne va pas repeindre les plafonds du couloir qui tombent en loques, Twitter ne va malheureusement pas rallumer le chauffage dans les salles glaciales, ni réparer la porte de la classe qui bat sans cesse dans le courant d’air. J’ai sans doute voulu faire un truc avec mon tweet, signaler quelque-chose, c’est peut-être mieux que rien, mais il faut le reconnaître, c’est assez vain.

 

Le tabouret, Léa, Mathilde, Aminata, Manon, Estelle et Georgette sont-ils beaux? …Ou sont-elles belles?

J’ai déjà rencontré des élèves qui sont vraiment persuadés qu’une femme est inférieure à un homme. Des garçons. Et des filles. Pour eux, c’est comme ça. Notre rôle à nous, professeurs, c’est bien de faire tout ce qu’on peut pour lutter contre ces représentations et pour les renverser.

Comment présenter aux élèves cette règle: « le masculin l’emporte sur le féminin »? C’est une vraie problématique, que nous ne prenons pas à la légère. Alors on fait dans la subtilité, et pourquoi pas, on invoque le neutre (je suis au lycée). Mais le neutre, ça n’existe pas vraiment en français, ce n’est pas dans les manuels: qui, parmi nous, a appris qu’il y a un neutre en français? Avouez… Ah mais, c’est vrai, zut, comme par hasard, le neutre coïncide avec le masculin! Donc… euh oui… le masculin, enfin le neutre…pas vraiment le neutre mais bon… vous me suivez… l’emporte.

En fait, ce neutre qu’on nous sort de plus en plus du chapeau depuis ces derniers jours pour critiquer le manifeste d’Eliane Viennot, c’est une façon d’emballer joliment des concepts au départ bien misogynes qui ont été imposés par les grammairiens comme Nicolas Beauzée au XVIIIème siècle, qui affirmait que « le mâle est supérieur à la femelle » – à l’origine véritable de la règle d’accord du masculin qui l’emporte.

Je préfère pour ma part travailler sous forme de débat avec mes lycéens: ils connaissent déjà la règle « Le masculin l’emporte sur le féminin » -je ne les dissuade pas de l’utiliser à l’examen- et on observe des phrases de Corneille, de Racine, d’Agrippa d’Aubigné, de Ronsard, bref des auteurs qui sont vraiment au programme, et qui utilisaient l’accord de proximité, pour constater qu’il existait une plus grande souplesse des usages à l’époque. Et de toute façon les lycéens sont assez naturellement révoltés par l’injustice grammaticale d’une phrase telle que « Ce microbe et ces 891 femmes sont beaux. »

En fait, une vraie souplesse dans la règle a existé longtemps, et pas seulement au XVIIème siècle. On nous parle dans un guide touristique du XIXème siècle de « ces coteaux et montagnes voisines ». Le ministre de l’éducation, en 1901, avait pris un arrêté pour tolérer l’accord de proximité, il était aussi évoqué dans le Grévisse au XXème siècle avant d’en disparaître. Pourquoi, depuis le début du XXème siècle, l’évolution de la langue va-t-elle dans le sens d’une rigidification? Alors qu’au XVIIème, cette règle a été édictée par des grammairiens machos, pourquoi refusons-nous maintenant au XXIème siècle de construire ensemble une langue qui soit conforme à l’évolution de notre représentation du monde?

On me dit « mais intéresse-toi à des problèmes plus sérieux, comme le harcèlement, les violences, l’égalité salariale, il est là le vrai combat féministe », comme si s’intéresser à la langue interdisait de s’intéresser aux autres problèmes de la société. Vous me trouverez aussi sur ces autres combats, comme « Balance ton porc »: la preuve dans l’article précédant celui-ci. On n’arrivera à quelque-chose que si on mène des combats cohérents, sans rien laisser de côté. Et vous ne persuaderez pas une professeure de français que la langue est un sujet secondaire. C’est le milieu biologique dans lequel nous baignons. Pour moi, la langue est comme un immense parc dans lequel nous nous promenons tous ensemble chaque jour. Comme tous les jardins, elle s’entretient. Un pays qui débat de sa langue est un pays vivant. La langue vibre, et ces vibrations, comme celles que ce manifeste a créées, occasionnent des ondes qui provoquent des mouvements. La langue bouge et c’est à nous de savoir en pleine conscience où nous voulons l’emmener. Le fait que Slate.fr et Les Inrocks aient opté pour l’accord de proximité, le nombre croissant des signataires de la pétition, voilà des petits mouvements qui, avec tous les débats sur Twitter, peuvent faire bouger des choses.

D’un côté, on m’explique donc que la question de l’accord du masculin qui l’emporte est un sujet futile, sans importance (et on me l’explique longuement, en déployant une énergie voire une colère assez contradictoire avec ce qu’on veut me prouver) et de l’autre, je suis confrontée, pour la première fois de ma vie, comme les 314 autres signataires de la pétition, à des menaces de décapitation sur des sites d’extrême-droite. La langue est-elle vraiment sans importance?

On me dit aussi « mais en Turquie, le féminin l’emporte dans la langue et regardez les femmes enTurquie! il n’y a pas de corrélation entre la langue et la situation des femmes » ou « vous êtes naïve de croire que si on change la règle d’accord, la situation des femmes va être modifiée comme par magie »… Alors non, je ne crois pas non plus à la magie. C’est sûr que la langue n’est pas le seul facteur influençant la situation des femmes dans un pays. C’est même assez invisible, comme l’air que l’on respire: et pourtant cela emplit nos poumons. Barthes disait que la langue est à la fois une institution sociale et un système de valeurs.

Mais voilà ce que nous vivons en classe et dont nous pouvons témoigner: des filles qui soupirent, des garçons qui se poussent du coude, à chaque fois que nous énonçons cette règle, que les jeunes entendent donc tout de même chaque année durant leur scolarité.

Une amie rappelait aujourd’hui que le Professeur d’Université Georges Molinié, qui a été deux fois directeur de la Sorbonne, s’adressait à ses amphis en employant l’accord de majorité: « Prenez toutes vos documents! » Et lui, on ne le traitait pourtant pas de sorcière, on ne voulait pas le faire virer pour ça.

Allez, avouez-le, je vous ai convaincus: signez la pétition! https://www.change.org/p/nous-ne-voulons-plus-que-le-masculin-l-emporte-sur-le-f%C3%A9minin

L’antiprof au quotidien

Franchement, « responsable de l’antisémitisme » ça me manquait comme titre honorifique professionnel… J’avais déjà ma petite collection: « pédagogo », « feignasse »… Mais là, en UNE du Monde, un truc aussi bas et perfide, j’avoue que c’est trop d’honneur! Alors j’ai répliqué…

Il nous fallait bien un beau dessin comme ça pour nous réjouir de toute cette estime et de toute cette confiance qu’on nous porte, pendant des vacances jusque là assez tranquilles. Plantu vieillit et ses dessins étaient pourtant très étudiés dans les classes d’histoire géo, ou de sciences éco, mais là…

Mes collègues d’histoire doivent spécialement apprécier. Je pense par exemple à Claire, si enthousiasmée par les formations passionnantes du Mémorial de la Shoah, à Simon, Agnès, et tous les autres. Tous ceux qui participent au concours national de la Résistance et de la Déportation, comme Anne Anglès, professeure au lycée Léon Blum de Créteil, qui a inspiré le film Les Héritiers. Mais en lettres, on n’est pas en reste: comme si en allant dans les classes de collège de l’académie de Créteil en tant que formatrice, je n’y voyais pas les textes d’Anne Frank, de Primo Levi… Mon ami Frédéric est parmi les livres les plus étudiés au collège.

Cela ne veut pas dire qu’on nie toute existence d’antisémitisme dans les classes. Non. Mais justement on est là pour le combattre avec nos moyens. Des profs qui refusent d’enseigner ce qui concerne la Shoah, je n’en connais pas. Qu’on m’en présente. Qu’on accuse en face un seul de mes collègues d’histoire d’y renoncer….

J’ai beaucoup d’estime pour le journal le Monde, on le reçoit en salle des profs, je le lis régulièrement. Et ça me fait bien de la peine de le voir en une porter un soupçon et une responsabilité pareilles sur le dos des enseignants à travers le crayon de Plantu. Ma vengeance ci-dessus en dessin n’est pas à la hauteur graphiquement, mais je ne pouvais pas rester indifférente!