Le bar de banlieue, les femmes, et l’agrégation.

Il y a quelques mois, l’absence de femmes dans un bar de banlieue, dénoncée dans un reportage télévisé, faisait scandale en France. Depuis, le patron de cet établissement affirme pourtant que les femmes sont les bienvenues chez lui, mais l’idée que dans les banlieues populaires il y ait bien des bars interdits aux femmes a fait son chemin et constitue un motif régulier de colère: on nous imposerait dans notre paysage quotidien une culture misogyne venue d’ailleurs.

Mais notre propre culture nationale traditionnelle, au sens le plus classique du terme, est-elle irréprochable? L’absence régulière des femmes dans les programmes d’agrégation de lettres ne pose pourtant, elle, visiblement aucun problème. Pour 2018, 12 auteurs sont sélectionnés, et PAS UNE FEMME. Ce fut également le cas en 1997, 1998, 1999, 2004, 2007, 2008, 2009, 2016… pour ne pas remonter plus loin dans le temps… Même Mme la Ministre Najat Vallaud-Belkacem souligne cette injustice dans un récent communiqué. Quand on dénonce cet ostracisme sur Twitter, un certain nombre d’hommes agrégés, et même quelques femmes, tout ce qu’il y a de plus distingués, viennent expliquer que les proportions d’œuvres de qualité écrites par des femmes sont vraiment trop peu importantes pour qu’on ait systématiquement au moins une autrice au programme! On te dit qu’à l’agrégation, c’est vraiment moins scandaleux qu’en terminale littéraire, où il n’y en avait jamais eu… Certes  mais en terminale on change un auteur (ou deux à certaines périodes) chaque année, alors qu’à l’agrégation on en choisit 12 à chaque fois!  Reportez-vous aux statistiques très précises établies par Anne Grand d’Esnon sur son blog Women and Fiction: https://womenandfictionblog.wordpress.com/2016/06/18/autrices-concours-et-canon-1-les-chiffres/

On me dit aussi parfois que je n’ai pas intérêt à continuer sur ce cheval de bataille: on a déjà obtenu satisfaction en ajoutant au programme pour la première fois une femme en terminale, il ne faut pas exagérer avec l’agrégation. Je vais être perçue comme une hystérique, une obsédée, ce n’est pas bon pour mon image. On me prévient gentiment.

On me dit  que des jeunes femmes passant l’agrégation peuvent tout à fait s’identifier à des auteurs masculins: le fait de n’avoir étudié que des hommes ne les empêchera pas elles-mêmes d’être des artistes si elles le désirent un jour… Bien sûr, moi aussi je pense qu’elles le peuvent. Mais franchement, dans la construction de notre imaginaire collectif, rien ne les y pousse franchement non plus. C’est latent, c’est inconscient, c’est lourd, le plafond de verre est en place depuis tellement de siècles qu’il pèse des tonnes, même s’il nous semble transparent.

Et je me demande pourtant QUI pourrait bien se sentir menacé par l’idée modeste, de bon sens, de laisser systématiquement une place à  au moins une femme dans un programme d’agrégation. Oui, le Panthéon culturel les a exclues en grande partie jusque là, mais plus on les exclut, moins elles y participent. Nous perpétuons le même système. Nous évitons soigneusement de créer autour des femmes de lettres d’autrefois ou d’aujourd’hui tout l’appareil critique dont elles auraient besoin pour s’imposer. On a organisé leur discrétion. On a même perdu complètement la trace de certaines d’entre elles. Aujourd’hui, je viens de découvrir la poésie de Madame du Boccage, pourtant célèbre au XVIIIème siècle. “Je succombe à l’horreur qui glace tous mes sens”… s’écriait-elle dans ses vers.

Comme si en réclamant au moins la présence d’une femme sur 12 auteurs, nous réclamions la disparition de Victor Hugo, la mort de Rimbaud ou l’oubli de Baudelaire…

Il y aurait donc d’une part une misogynie culturelle scandaleuse, celle -supposée- du bar de banlieue, contre laquelle nous nous révoltons d’un mouvement vif et unanime, et puis une autre misogynie, très raffinée au contraire, qui nous impose mine de rien un modèle culturel masculin depuis des siècles, qui sanctifie sans cesse des écrivains hommes, et auquel il ne faudrait pas toucher.  (La paille, la poutre… Tout ça…)

Il y a pourtant des pays qui ont fait un travail sur leur canon littéraire. Virginia Woolf, pendant longtemps, a été méprisée avant d’être considérée comme une romancière complètement incontournable. Mais en France, on se demande quand sonnera l’heure d’une prise de conscience pourtant nécessaire.

 

 

Sois agrégée et tais-toi.

Delphine, Khadidja, Samia, Houda, Corine, Frederica, Sophie…: ce sont les prénoms des admissibles à l’agrégation de lettres modernes qui figurent au début de la liste alphabétique officielle de Publinet

Nicolas, Gustave, André, Jean, François, Chrétien…: ce sont les prénoms des auteurs que les candidates de l’année prochaine devront étudier.

Les candidates sont 185 à être admissibles à l’agrégation interne de lettres modernes 2017, quand leurs homologues masculins ne sont que 41. Les femmes représentent donc 82% des admissibles. J’ai fait le calcul, les comptant une à une, avec des petits bâtons sur une feuille.

En revanche, nous comptons sur 12 auteurs au programme- ce qui laisse pas mal de possibilités tout de même a priori- ZERO femme. Eh oui, NADA. Que pouik. Même pas une toute petite discrète, qui aurait pointé son nez là, comme Christine de Pisan pour la littérature du Moyen-Age l’an passé : elle avait réussi miraculeusement à faufiler sa tête à haute coiffe derrière une tenture damassée, pour s’infiltrer en intruse dans le programme….

Les filles littéraires, vous êtes douées -chapeau- vous êtes sacrément érudites, c’est la qualité de vos copies de concours qui le dit. Bravo: pas évident de travailler tout ce programme d’agrégation, avec ces nombreux livres à lire, à analyser en finesse…

Mais bon, de là à devenir un jour des artistes, il ne faudrait peut-être pas prendre la grosse tête non plus! Non, vous, vous êtes seulement là pour les admirer et les étudier, ces grands Hommes! Car la notion de grande Femme qui pourrait avoir quelques grammes de vrai talent artistique littéraire semble appartenir à un autre monde, mais pas encore à celui d’aujourd’hui. Restez bien calmes dans la sphère scolaire. L’Art ne vous appartient pas.

Ce qui est incompréhensible pour moi, dans cette annonce des nouveaux programmes d’agrégation, c’est que Najat Vallaud-Belkacem, dans son communiqué de lundi, soulignait elle-même le sexisme des programmes d’agrégation. Elle avait sensibilisé les commissions qui décident des programmes à ces problèmes, et la décision de rompre avec ce cercle vicieux misogyne que semblait signifier le choix de Madame de Lafayette en terminale littéraire m’avait fait bondir de joie.

C’est ce qui s’appelle un chaud et froid.

Je crois que pourtant, l’heure est venue où nous ne supportons plus de perpétuer ce modèle culturel sexiste qui nous est imposé. Car il ne correspond plus à la société que nous voulons. Parmi toutes ces jeunes agrégatives de 23 ans, se cachent aussi les futures géniales romancières ou poétesses de demain. Prenez Annie Ernaux, qui a été professeure de lettres pendant longtemps. Prenez Marie Darrieussecq, normalienne de lettres. Je ne dis pas qu’il est impossible pour les femmes de trouver des modèles artistiques masculins. Mais franchement, avouez qu’on ne leur facilite pas la tâche. Et de là à se retrouver avec 12 HOMMES ET ZERO FEMME…

On me répondra: “Oui, mais il faut avouer que ce programme est d’une grande qualité littéraire”. Alors bien sûr, ne faites pas de moi quelqu’un d’obtus qui détesterait les hommes au point de ne pas reconnaître le talent vraiment évident de Nicolas Bouvier, par exemple. Je me réjouis de ce choix original. Le fait de déplorer si vivement l’absence des femmes et de la considérer comme une injustice évidente, en 2017, ne m’empêche pas de reconnaître complètement la qualité littéraire de ce programme. Ne caricaturez pas la position des femmes qui protestent en faisant d’elles des hystériques extrémistes. (Car j’ai déjà reçu ce matin quelques messages en ce sens…) Nous protestons parce qu’aujourd’hui il faut des actes volontaristes de la part des commissions de choix des programmes, pour rompre de façon visible et non ambiguë avec le modèle de domination qui se perpétue. Reportez-vous aux conclusions du rapport du Haut Conseil à l’égalité, rendu récemment,  qui insistait sur la nécessité de sensibiliser les futurs professeurs à la représentation des femmes dans leur enseignement! Car là, avec ce programme, on fait tout juste le CONTRAIRE.

 

Petite lettre à Marie-Madeleine Pioche ( plus connue sous le nom de Madame de Lafayette)

Chère Marie-Madeleine,

Tu me pardonneras, je l’espère, ce tutoiement, cette familiarité qui n’observe guère les codes de la Cour, que tu as tant célébrés. Mais de femme à femme, je me permets de t’écrire à travers les siècles, pour te dire combien je suis fière de toi.

Tu l’attendais si patiemment, depuis plus de 350 ans, ton heure, sans jamais t’énerver. L’heure où enfin, une femme serait au programme de littérature en Terminale littéraire. Tu les as vus défiler, année après année, tous ces écrivains virils: tous ces petits jeunes, Bonnefoy, Eluard, Diderot, Beckett, Musset, Jaccottet, Quignard, Giono, Breton, ou même Charles de Gaulle, te sont passés devant. Jamais une femme dans ce défilé de l’histoire littéraire exclusivement dédié aux chromosomes Y.

Pas une protestation de ta part, depuis 352 ans précisément que tu nous as quittés: La Princesse de Clèves restait toujours aussi digne, rangée dans sa bibliothèque, magnifique, prête à aimer désespérément le Duc de Nemours au premier regard dans la salle de bal, sans qu’aucun élève de Terminale ne vienne jamais s’emparer de tes beaux volumes dans les rayonnages poussiéreux. Tu subissais même tout aussi dignement l’affront de Nicolas Sarkozy, président de la République, assimilant ton oeuvre au comble de l’ennui, faisant de toi l’emblème d’une forme de culture inutile et rébarbative. Tu as tout supporté: le sexisme, le mépris…

Alors, nous sommes quelques-unes à nous être un peu révoltées pour que les choses changent. Était-ce bien normal que les filles qui composent majoritairement nos classes de terminale littéraire ne voient jamais l’exemple d’une artiste femme et étudient depuis des décennies exclusivement des œuvres écrites par des hommes? Était-ce bien normal que nous leur renvoyions ce message symbolique implicite : “une fille est bien assez bonne pour étudier un auteur homme mais pas assez pour devenir elle-même une auteure un jour”? Non. Décidément ce n’était pas normal. Notre pétition en ligne a tiré le signal d’alarme et au mois de mai, la société a été enfin prête à l’entendre. Les écrivains, les journalistes, les professeurs, les parents, les élèves, la Ministre de l’éducation, tous -sauf quelques irréductibles machos- ont trouvé cette cause juste. Marie-Madeleine -ne m’en veux pas de t’appeler Marie-Madeleine- on a fait ça pour toi.

Alors, j’espère bien, Marie-Madeleine, que tu es seulement la première. La première d’une longue liste où l’on trouvera aussi bien ta copine la Marquise de Sévigné que Mme de Staël,  George Sand, Colette, Olympe de Gouges, Julie de Lespinasse, Marceline Desbordes-Valmore, toutes nos géniales écrivaines contemporaines: Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Simone de Beauvoir, Nathalie Sarraute, Annie Ernaux, Andrée Chedid, Virginie Despentes, Marie N’diaye, Vénus Khoury-Ghata, qui sais-je encore… Parce que lorsque je regarde en classe de première, le jour de l’oral du bac, les descriptifs des textes étudiés en classe, bien trop rares sont ceux qui comportent ne serait-ce qu’un seul texte écrit par une femme.

Et si le problème ne se limitait qu’aux lettres, Marie-Madeleine, mais le problème de l’inégalité de représentation entre les hommes et les femmes à l’école s’étend aux manuels de toutes les matières de notre système scolaire. Le Haut Conseil pour l’égalité vient de rendre un rapport édifiant à ce propos:   dans les manuels de CP, les femmes représentent 40% des personnages et 70% de ceux qui font la cuisine et le ménage, mais seulement 3% des personnages occupant un métier scientifique !

Toi, moi, et quelques milliers d’autres, au mois de mai, Marie-Madeleine, nous avons fait un peu bouger les choses. C’est toi et ta Princesse de Montpensier, si joliment adaptée au cinéma par Bertrand Tavernier qui êtes au programme de Terminale l’année prochaine. Merci d’être la première et de porter avec autant de dignité cette responsabilité. Tu es notre cheffe de file. Merci à tous ceux qui nous y ont aidé. Ensemble nous continuerons, pas à pas, à essayer de faire bouger les représentations de nos rôles. Et nos rôles tout court.

….Même si, à cet égard, la prochaine élection présidentielle manque déjà bien cruellement de femmes candidates.

Marie-Madeleine, je t’envoie par delà les siècles, les rangs sociaux, les codes, ma plus vive admiration et ma plus chaleureuse amitié. Vois-tu, j’étudierai avec plus de plaisir que jamais- et des milliers d’autres filles et garçons avec moi- La Princesse de Montpensier à la rentrée prochaine.

 

Françoise

 

 

Petite leçon aux incultes qui dénigrent la bienveillance pédagogique

Mais vraiment, de quel côté est l’excellence?
J’ai lu hier un article navrant sur le site du Figaro. Nous pouvons y découvrir l’opinion d’un certain Antoine Desjardins, qui milite du côté de Sauvez les lettres et de Natacha Polony.
Voici le lien qui vous permettra d’en avoir un aperçu: http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/03/15/31003-20170315ARTFIG00294-ecole-quand-la-bienveillance-devient-complaisance.php

Cet article est assez comique, parce qu’on y décompte un certain nombre de fautes de français, assez énormes et variées: syntaxe, accords… ce qui est tout de même un comble lorsqu’on veut dénoncer la médiocrité de l’enseignement de la langue.

Une voisine, femme de ménage, dont la fille a été «très brillante» (selon les mots mêmes utilisés par certains instituteurs, me dit-elle), s’avère en réalité ne pas savoir quasiment lire en sixième,” lit-on… Hem hem, excusez-moi, mais c’est plutôt l’auteur qui s’avère en réalité ne pas savoir construire une phrase… Ce serait la voisine, femme de ménage, sujet du verbe “s’avère”, qui ne saurait pas lire en 6ème?

Ensuite on lit: “les parents (…) pense que leur fille est sur de bons rails”. Bravoooo pour l’accord du verbe, les journalistes du Figaro! Là, on est vraiment convaincu d’une chose: pour l’enseignement de l’orthographe: ne surtout pas suivre les méthodes du Figaro. Une petite dose de dictées préparées vous aurait peut-être fait plus de bien que l’enchaînement de longues dictées en série, si vous éprouviez des difficultés…

Ensuite -soyons exhaustifs dans notre corrigé- on trouve aussi:  “le nombre d’élève par classe” (tout va bien en effet s’il n’y en a qu’un…) , “On ne rend pas du tout services” (alors là on les multiplie, c’est plutôt ingénieux) ,  “Ils sont mauvais a l‘écrit?” ( “aura l’écrit”, “avait l’écrit”, apprends à faire des permutations, mon petit, pour décider si tu mets un accent…)  “Ils ont du mal a travailler seuls?” (Tu vois, ce n’est vraiment pas une compétence du socle bien acquise pour toi…)

On peut donc dire que la forme du texte du Figaro sape complètement, de l’intérieur, l’argumentation qu’il soutient. Parce que quand on veut donner des leçons d’excellence aux autres, il conviendrait peut-être d’être soi-même à la hauteur du modèle que l’on prône, c’est un minimum…

Et puis il faudrait aussi veiller à redéfinir ce qu’est la bienveillance. Cela n’a rien à voir avec une baisse des exigences. Voyez-vous, je suis tout à fait le genre de professeur qui aime faire des compliments à mes élèves, dès que possible, parce que je pense que casser les jeunes ne conduit qu’à les miner. Les ados sont d’ailleurs très prompts à l’auto-dévalorisation, point n’est besoin de les y encourager. Mais mettez en valeur ce que chacun recèle de talents et de possibilités et vous obtiendrez parfois quelques miracles. Cela va au delà de la pédagogie, c’est une vision de l’humanité en général. Cela ne veut pas dire qu’on n’est pas lucides quant à leurs difficultés, face auxquelles on va les mobiliser en stimulant leurs talents.

Et surtout, cela ne veut pas dire du tout manquer d’ambition pour eux. Au contraire. J’ose mener avec eux des projets  autour d’œuvres complexes: Voyage au bout de la nuit de Céline l’an passé, Les Années d’Annie Ernaux cette année. Quand j’étais en collège, pour les élèves qui faisaient face à des difficultés orthographiques, j’essayais de mettre au point des exercices un peu plus variés que la dictée classique, qui n’a jamais réussi qu’à multiplier les collections de zéros des plus faibles, mais dont les pouvoirs formateurs se sont toujours révélés très limités. Cette fameuse position “anti-pédago” qui consiste à dire “c’était mieux avant” ne traduit qu’un manque d’imagination qui ne va pas du tout nous aider à remonter dans les classements PISA. Nos élèves, dans PISA sont justement mauvais en termes de compétences face à la résolution de problèmes, ils sont complètement inhibés et n’osent pas répondre quand ils ne sont pas sûrs d’eux, par rapport aux élèves d’autres pays. Croyez-vous que cette confiance en eux, ils vont l’acquérir parce qu’on leur dira: “ma pauvre petite, tu es franchement nulle”?

Et croyez-vous vraiment qu’à notre époque on puisse aller bien loin en diabolisant le numérique dans l’éducation de façon si simpliste? Ne voyez-vous pas que vous avez la chance de vivre une vraie révolution en termes de civilisation? Il est urgent de chercher comment y adapter notre système éducatif, et pas de nous réfugier dans de fausses bonnes valeurs comme celles de la pratique des vieilles longues dictées en série.  (Dont les journalistes du Figaro ont semble-t-il beaucoup souffert.)

La puissance algorithmique de la bêtise humaine: Trump, Hanouna, les pains au chocolat…etc…

Il en est de la politique comme de la télévision.

Je ne regarde pas la télévision. Mais je suis les réseaux sociaux du web. Et c’est par leur intermédiaire que je connais par le menu les pires détails de toutes sortes d’émissions de télé qui ont l’air plus lamentables les unes que les autres. Je peux même vous citer le nom de chroniqueurs des émissions de Cyril Hanouna, alors que je ne les ai jamais regardées. “Mariés au premier regard”, cette remise au goût du jour du mariage arrangé, n’a pas de secret pour moi, alors que je n’ai aucunement l’intention de me jeter sur ce programme. Les médias un peu plus intellos que je suis sur les réseaux sociaux, comme Libé ou les Inrocks, diffusent beaucoup d’articles critiques pour dénoncer les dérives de ces émissions, leur vulgarité, leurs épisodes scandaleux: cette femme embrassée malgré elle sur un plateau, ce sociologue misogyne … On clique pour savoir: ces énormités, c’est scandaleux, soyons vigilants, alors vérifions, regardons de plus près un peu ce qui se passe sur ces chaînes. On clique sur l’article, on clique sur les liens vidéos pour voir si réellement de telles choses ont bien pu arriver sur un plateau de télé.

Ce qui est encore dix fois plus incroyable, quand j’y pense avec un peu de recul, c’est que je suis la première à relayer les images des titres misogynes qui traînent sur le site de ce sociologue de M6, tellement ça m’énerve qu’un tel personnage soit présenté comme un scientifique fiable sur une grande chaîne. Pour les dénoncer. Soit. “Indignons-nous” comme disait l’autre. C’est très bien. C’est d’ailleurs l’un de mes penchants naturels, je n’ai pas à me forcer.

Mais finalement, je les relaie, ces conneries, moi aussi. Et finalement; c’est tout ce qu’ils cherchent. Dans ma façon d’utiliser les réseaux sociaux, quelle place je donne en comparaison de toutes ces bêtises aux émissions intelligentes (par exemple les rares émissions littéraires qui subsistent à la télé…)? Ce qui prend de la place, ce sont finalement les propos les plus grossiers, les plus énormes.

Et réfléchissons un peu à ce qui est en train de se passer dans le domaine politique. Je trouve que c’est assez comparable. Donald Trump a tellement bien occupé le terrain avec ses énormités, ses affirmations clownesques, qu’on a beaucoup plus parlé de lui que d’Hillary. Et hop, il dit une énormité, et hop: combien de clics partout dans le monde?

En France, quels sont les événements notables sur les réseaux sociaux de notre pré-campagne présidentielle: une histoire de pains aux chocolats et de frites à la cantine? Vraiment?

Nous sommes les premiers à conforter les algorithmes puissants de la connerie, qui lui permettent d’occuper tout l’espace. Je crois sincèrement qu’il faudrait qu’on arrête de faire de la publicité paradoxale à tous ces clowns. C’est l’un des ressorts souterrains de l’élection de Trump. La course aux clics des médias, qui joue sur nos propres penchants naturels, cette curiosité malsaine pour le sordide, ou même paradoxalement notre volonté honorable de nous révolter, tout ça ne permet plus aux projets positifs, à l’intelligence de rayonner.

Alors maintenant, je vous préviens: j’essaie de moins cliquer sur ce qui me révolte,  je tente une sorte d’embargo médiatique de la bêtise, et je vais essayer de plus partager ce qui, au contraire, m’intéresse. Et si chacun, à son petit niveau, essayait de renverser la tendance?  Bah, pour cet article, déjà, c’est raté: j’ai cité uniquement des exemples bien médiocres….

trump

(Ah oui, je sais… ici on est sur un blog de prof, et d’habitude j’y parle d’enseignement, mais qu’une prof réfléchisse à la façon de fonctionner des médias, c’est plutôt bon, même pour ses élèves, non?)

Désolés… Nous ne sommes pas Céline Alvarez, nous ne sommes QUE des profs…

cloud-1140502_960_720On avait pourtant le choix de notre carrière. Il y aurait bien eu cette solution: passer trois ans dans l’éducation nationale, et devenir Jésus… je veux dire Céline Alvarez… C’est à dire faire des miracles, (imposer nos mains montessoriennes afin que tous les enfants deviennent Einsten à la sortie du berceau) puis rapidement devenir Martyre – crucifiée par l’éducation nationale- avant la résurrection médiatique sous la forme d’un livre qu’on multiplie comme les petits pains.

Mais non. Nous, on a préféré un truc moins glamour, moins paillettes, moins papier glacé, et moins mystique. Au lieu de devenir Jésus-des-écoles, ou Céline Alvarez, on a voulu devenir enseignants.

C’est à dire qu’on est depuis des lustres (23 ans pour moi) les mains dans le cambouis pédagogique en banlieue populaire ou ailleurs dans un trou de campagne, à essayer des trucs, à monter des projets. Oui, parfois ça marche, parfois ça fonctionne moins. On participe à des groupes de recherches, on part sur les pistes de Célestin Freinet, voire de Maria Montessori, on organise des forums d’enseignants innovants, on met en place des classes sans notes, on participe à des formations, on devient même formatrice soi-même, ou bien on expérimente les classes inversées, que sais-je encore. Parfois on expérimente moins et on essaie juste de faire de son mieux. On n’a pas LA recette miracle, c’est vrai.

Je dois dire qu’au départ je n’avais pas du tout envie de me moquer de Céline Alvarez. J’adore, au contraire, quand à la rentrée, des collègues publient des livres: enfin on voit des profs dans les médias!… Et quelqu’un qui fait l’éloge des pédagogies actives, de la bienveillance, c’est génial! Oui, il faut promouvoir ces pédagogies. Oui il faut croire aux potentiels des enfants, mélanger les niveaux quand c’est possible. Ecouter les chercheurs. Je suis à 100% d’accord. Que Céline Alvarez diffuse ses techniques sur son blog, et que cela se popularise en maternelle, mais c’est absolument formidable!

Ce qui a commencé à m’énerver, en fait, ce sont les gros titres des journaux qui portaient surtout sur le fait que l’éducation nationale l’avait chassée comme une malpropre et que le système refusait ce genre de propositions pédagogiques. Pourtant d’un autre côté, elle disait que de toute façon, elle n’avait jamais voulu être enseignante. Alors en définitive, a-t-elle été chassée, ou bien son départ était-il planifié? Il faudrait un peu de cohérence… Les commentaires en bas des articles, il faut les lire… Ils sont plutôt de ce genre: “enfin une prof qui fait des miracles et évidemment personne ne veut l’entendre, bien sûr, car l’éducation nationale est pourrie”..

Finalement, dans les titres des journaux, le message n’était pas avant tout fondé sur la promotion de ces systèmes de pédagogie active qui me sont si sympathiques, mais bien plutôt accentué sur le dénigrement sans nuance de l’existant.

Pourtant, heureusement, nous ne sommes pas toutes des Céline Alvarez: heureusement, nous n’abandonnons pas le navire, et nous restons à bord pour tenir le cap -vogue-la-galère- même quand notre matériel est pourri, même quand tout ne va pas comme on le souhaite exactement.

Le problème, c’est qu’en affichant cette volonté d’emblée de ne pas vouloir être enseignante, mais juste de faire trois petits tours dans le système et de repartir, il y a une posture implicite qui semble sous-entendre une forme de mépris vis à vis des autres profs: elle est “au-dessus” de toute façon, -être instit n’est pas assez bien- elle ne vient là que pour nous révéler la Vérité (de la part du Dieu des écoles) car nous errons tous, depuis des millénaires, dans l’Erreur.  Le reste de l’éducation nationale serait plongée dans les ténèbres des Abysses pédagogiques les plus profondes, allergique au moindre rayon de lumière didactique qu’elle nous apporterait enfin pour nous sauver.

Non, enseigner, ce n’est pas faire des miracles, ni vendre des promesses de miracles aux parents. C’est accompagner au long cours des enfants tels qu’ils sont, le plus loin possible. C’est affronter à leurs côtés des conditions matérielles qui n’ont souvent rien d’idéal pour faire le pari d’apprendre des choses ensemble. Et peut-être d’ailleurs le réel problème ne vient-il pas de Céline Alvarez elle-même, mais de la façon dont les médias se sont emparés d’elle. Je suis convaincue qu’on n’arrangera jamais les choses en détestant encore plus notre école et nos profs. N’avançons pas contre le système, pour le pulvériser, mais avec lui, pour l’améliorer, tous ensemble, de l’intérieur. Et nos élèves progresseront.

 

 

Post-scriptum: Je ne voulais pas faire d’article au départ, car en écrivant sur le sujet on l’alimente, et puis forcément, tous ceux qui ne sont pas d’accord avec Céline Alvarez ne sont que des aigris, des méchants, des envieux, ces profs pourris qu’elle pourfend… (Mais, trop tard, l’article est sorti tout seul quand même!)

Pas chère, ma dictée!

checklist-1622517_960_720J’ai une classe de BTS spécialisée en climatisation, et je leur enseigne la culture générale. Ces 25 garçons  sont majoritairement issus de bac pro. Une chose m’a particulièrement étonnée: des élèves m’ont montré sur internet le portail “Projet Voltaire” en me demandant si je pouvais les abonner pour leur faire passer la certification en orthographe- ce que proposait leur lycée l’année passée. (Beaucoup viennent d’autres établissements). Nous étions justement en train de faire un travail d’orthographe en salle informatique, car nous avons une heure d’accompagnement personnalisé qui permet entre autres de développer leurs compétences en maîtrise de la langue écrite. J’ai trouvé ça assez émouvant que des élèves viennent me demander de travailler leur orthographe: le fait qu’ils le formulent, qu’ils aient cette attente, qu’ils soient volontaires, ce n’est pas courant dans ce type de classe. Ce qui fait mouche apparemment pour eux, c’est cet argument: “les entreprises le demandent sur le CV.”

Alors, je me suis un peu renseignée, même si j’avais déjà entendu vaguement parler de ce fameux “Projet Voltaire.” Cet organisme privé propose deux choses distinctes: l’abonnement à un portail d’exercices en ligne, par paliers, adapté au niveau de chaque élève, comprenant aussi les explications progressives à toutes les règles subtiles de notre langue, mais aussi une certification, un examen sur papier qui se passe en trois heures.

J’apprends ensuite sur Twitter que des lycées publics offrent abonnement au portail et certification à leurs élèves, séduits par la plus-value que cela représente pour leurs élèves. J’en parle à mon Proviseur: il connaît bien cet organisme qui lui téléphone souvent pour proposer ses services. Comme moi, il trouve cette idée de certification bien dangereuse: voilà que des établissements publics se mettent à organiser un examen privé, qui en plus, relève parfaitement de nos compétences. Devons-nous déléguer la validation de l’apprentissage de la langue écrite- une compétence fondamentale- à une société privée?

S’abonner au portail d’exercices d’orthographe, vous me direz, pourquoi pas. C’est un travail d’éditeur, c’est une sorte de manuel interactif: donc pourquoi n’y aurions-nous pas recours, au même titre que nous achèterions un manuel… surtout si les élèves sont partants: quand je vois leur attirance pour le dispositif, je me dis que le jeu en vaut en effet la chandelle. Le fait que le logiciel permette un suivi individualisé va tout de même plus loin qu’un simple manuel interactif, et je me dis aussi que le Ministère pourrait tout à fait proposer l’équivalent. Cet outil pourrait être utile à tous les niveaux, depuis le collège jusqu’à l’enseignement supérieur, avec cette idée positive de paliers de compétences.

La certification privée, c’est une autre histoire, qui me paraît beaucoup plus dangereuse. Elle prospère, et comment expliquer ce succès? Toutes les apparences semblent désigner une lacune de l’éducation nationale: on a le bac, mais cela ne voudrait plus dire que l’on sait écrire correctement? Il ne faut pas qu’une chose pareille se propage. Il y a une urgence.  Si nous laissons ce système s’installer sur tous les CV, symboliquement, cela peut signifier que nous n’assumons plus l’enseignement de l’orthographe. En laissant faire cela, le signal que nous envoyons, c’est que nous déléguons l’apprentissage de la langue écrite à une instance extérieure sur laquelle nous n’avons pas de prise. Pourtant, je suis la première à considérer que je suis une professeure de littérature avant d’être une professeure de “dictées”.. Mais je ne veux pas qu’il soit dit que l’enseignement de la langue ne me revient plus, à moi, professeure de lettres, ce serait une insulte.

Autant la certification de type “Cambridge” peut se justifier (car il y a une validation internationale, on peut se dire que les Anglais peuvent être plus compétents que nous pour parler anglais)…autant je ne vois pas pourquoi on dessaisirait tous ces profs de français du secondaire, qui ont fait quand même des études universitaires assez poussées, de l’apprentissage de l’orthographe et de sa validation. A quand une certification privée de calcul mental décernée par l’entreprise Trucmuche? A quand le label rouge de discours oral attribué par la startup Machin? La ceinture noire d’Histoire de France sous-traitée par la PME Bidule?

Il me semble qu’au niveau du ministère, il faut trouver une réponse d’urgence. Non au grignotage insidieux de l’enseignement public par l’entreprise privée. Créer notre propre logiciel d’orthographe, notre propre système public  de validation par paliers progressifs de compétences: voilà une solution.

A 30 euros la certification par élève, ça fait cher la dictée, non? (Et vu le nombre d’élèves en France, secondaire et supérieur cumulés, sans compter la formation continue, ça en fait, une manne!)

Elans de rentrée

 

Pourquoi j’aime la rentrée ? C’est vrai… je pourrais détester ça, la fin des vacances, la reprise du boulot… Bah non, bizarrement, j’aime toujours la rentrée. Et finalement, pour plein de raisons.

school-1549876_960_720

L’état m’offre une véritable cure de jouvence gratuite chaque 1er septembre, car j’ai constaté que bizarrement, je me retrouve, les années passant, face à des jeunes toujours aussi jeunes : alors moi aussi, non ? A cet âge sensible où je me dirige doucement vers la cinquantaine, et vu le prix de la chirurgie esthétique, c’est un constat auquel je suis de plus en plus sensible. Eh oui, c’est magique ! Je remets tous les compteurs à zéro, je suis neuve, eux aussi, non mais quelle chance de vivre ça à chaque fois que revient la rentrée!

Je vis à cette occasion avec émotion la cérémonie laïque  de l’accueil des élèves avec ses rituels étranges, le discours du Proviseur, l’appel des élèves dans le grand réfectoire, classe après classe, comme une sorte de litanie, au cours de laquelle chaque jeune se lève, un à un, en silence, pour se mettre en rang. J’aime bien ça, les rituels de passage… Le lycée se donne à voir à ce moment comme institution, les personnes présentes sont toutes empreintes d’un sérieux bienveillant et on se dit que l’éducation nationale est une belle chose. (Enfin, c’est vrai, j’avoue que je suis une grande idéaliste, ça ne fait peut-être pas ça à tout le monde.)

J’adore surtout cette décharge d’adrénaline quand je suis là, dans une salle, face à mes élèves, soudain, et que la vie de classe commence à se créer : ces premiers mots que je vais dire et qui créent le contact, ces projets que je leur annonce,  et qui doivent emporter leur enthousiasme. Leurs minois curieux, leur attention toute fraîche. A ton bureau face à leurs regards, tu te demandes si tu vas l’allumer, cette étincelle qui fera briller ton année. Ils sont là, encore inconnus, et dans quelques mois, tu pourras les reconnaître à leur écriture, à leurs petites manies, tu feras partie de leur vie et toi de la leur.

Car chacun d’entre eux, à ce moment, le nez plein de l’odeur des cahiers neufs, blancs, vierges de tout échec, imagine une belle année. Et je ne dois pas briser cet élan, je dois leur donner confiance pour que ce rêve d’année scolaire parfaite, ensoleillé par un été réparateur ait le plus de chance possible de se réaliser. Mon discours est un peu exalté, je sais, mais je suis consciente, rassurez-vous, que les choses se compliquent vite, les cahiers ne restant pas blancs longtemps… Simplement, il faut oser viser haut, il faut y croire avec eux.

La rentrée, c’est aussi un sacré boulot, car on n’arrive pas les mains dans les poches, non, mais on vient avec une progression annuelle, des projets construits en amont. Et c’est en grande partie parce qu’ils sentent que tu es prête pour eux que ça pourra démarrer correctement. Cette année, ce sera un projet autour d’Annie Ernaux, en première ES. J’espère bien sûr que ça va prendre, comme toute cuisinière espère la réussite de sa béchamel, tout en craignant que le lait ne tourne de façon irrationnelle, même si elle suit scrupuleusement la recette.

C’est aussi un moment où j’essaie tant bien que mal de me faire plus jolie que d’habitude malgré mes kilos en trop : coiffeur, robe neuve, chaussures, parce qu’une rentrée en tenue négligée, non ça ne s’imagine pas. Et tu n’as pas encore le teint blafard… Les élèves aussi, ils ont acheté leurs nouvelles baskets, leur agenda n’est pas encore tout gribouillé, on est tout pimpants.

La rentrée pour moi, qui suis trois fois maman, c’est aussi l’envoi attendri de mes propres filles faire leur rentrée à elles, avec leur cartable encore léger sur les épaules, leurs petites angoisses à calmer, leurs propres enthousiasmes à retrouver leurs amis et les conversations fébriles le soir : « Alors ? ton emploi du temps ? Tu as qui ? » etc…

Et puis la rentrée, ce sont les promesses de l’automne, cette si belle saison, avec ses petites brumes matinales poétiques, les feuilles qui se colorent déjà…

Oui, on peut le dire, j’aime la rentrée.

Impressions d’Avignon 2016

KARAMAZOV : J’ai beaucoup aimé ce spectacle, j’ai trouvé que l’endroit ( la carrière de Boulbon), sa longueur (5h) nous immergeait vraiment dans la matière romanesque, on était comme plongé dans Dostoïevski. J’ai aimé la façon dont jouaient les acteurs. Il y avait peut-être un peu trop de machines dans les décors (les rails, sans doute pour un effet « transsibérien », étaient le support de va-et-vient un peu trop nombreux d’éléments de décor) mais à part ça, c’était tout de même concentré sur l’essentiel de l’histoire, qui sonnait juste, c’était une performance admirable mais d’où s’échappait quelque-chose d’authentique, de généreux, pas tape à l’œil ou prétentieux. Cette impression d’avoir les personnages de Dostoïevski devant soi, les vrais. C’est ça, le théâtre, non ?

 

LES DAMNES : j’ai moins aimé cette grande attraction de la Cour d’Honneur, pourtant vantée partout. Cela doit tenir au choix du texte, que je n’ai pas tant apprécié que ça, et j’ai trouvé les effets de mise en scène un peu pesants. Par exemple, Lear, l’an passé, était un peu dans le même genre d’esthétique, (le gigantisme décadent avec des mecs à poil) mais j’avais trouvé ça plus fou, plus enlevé, plus provoquant finalement. Là c’était comme rangé : on mettait chacun dans son cercueil de façon répétitive par exemple. Et les effets des coulisses apparentes  et des gars qui se désapent (les nanas, on ne les montre pas toutes nues tout entières, il y aurait des limites à la provoc.) je les avais déjà vus dans d’autres spectacles, comme si c’était des codes du théâtre actuel qu’on réutilise pour être dans le ton d’une époque, plus qu’une réelle invention. Et j’ai préféré les acteurs étonnants de Karamazov aux acteurs de la Comédie française dont on se dit : « Il est comment alors, Podalydès, dans le rôle ? » avant de voir son personnage. (Même si j’aime bien Podalydès !) Je ne dis pas que c’était nul, car c’était spectaculaire, il se passait des choses, mais pour moi, ça ne prenait pas totalement, les symboles pesaient mille tonnes.

 

TIGERN : J’ai adoré ce spectacle suédois! La modestie du dispositif fait penser au départ à un club théâtre de lycée. L’histoire est simple : une tigresse s’est échappé du zoo d’une ville universitaire de province, et elle a erré pendant 5 heures en ville, avant de se faire abattre. Différents récits de témoins retracent l’histoire. Au début on croit que ça va être une vraie enquête sur un fait divers. On nous montre une carte de la ville, c’est un peu scolaire : et alors il faut déjà faire attention à la façon dont on nous en montre les différents quartiers, bien cloisonnés. Le vrai zoo est-ce celui où sont les animaux, ou bien cet espèce de bidonville où s’entassent les migrants ?  On bascule très vite dans l’humour absurde façon Rhinocéros de Ionesco, avec cette tigresse qui prend le taxi le plus naturellement du monde. On se rend compte que chacun accueille à sa façon l’Autre, symbolisé par le tigresse : une touriste française à l’accent hilarant va avoir une révélation quasi-mystique, d’autres sont méprisants, peureux… Une scène restera un des meilleurs moments de théâtre que j’ai jamais vus : trois comédiens sont assis, à l’étroit derrière une table. On les prend pour trois témoins supplémentaires. On comprend vite qu’il s’agit d’un corbeau, d’un pigeon, et d’un moineau (ils sont suggérés par quelques tics, c’est vraiment archi-drôle) et chacun a un point de vue différents sur l’animal, au point qu’on se demande si on serait plutôt soi-même corbeau, pigeon ou moineau (celui qui n’a jamais rien vu et ne veut jamais rien voir). Cette fable joue sur les frontières entre l’humain et l’animal. C’est riche, car à partir de trois fois rien, on explore des limites du comique mais ça nous parle vraiment de la société d’aujourd’hui.

 

Dans le OFF, j’ai aussi vu de belles choses :

COMPACT : de la danse à Golovine. Un danseur et une danseuse explorent toutes les façons d’enchevêtrer leurs corps : tout se passe pratiquement au sol et fait évoluer une sorte de nœud humain. Cela aurait pu être obscène mais pas du tout, la chorégraphe est super-douée, c’est plein d’humour et il y a aussi de la sensualité, j’ai aimé, c’était surprenant. Alors que j’ai moins aimé, sur ce thème de la sensualité, aux Hivernales, Une femme au soleil de Perrine Valli, que j’ai trouvé trop fluide, comme si tout glissait tellement qu’on ne pouvait rien en retenir de notable, alors que les 4 danseurs sont pourtant impeccables.

 

KING-KONG THEORIE : d’après Virginie Despentes, au Gilgamesh. Un chouette spectacle avec deux actrices, qui font tout un travail sur l’intériorité de leur jeu, la façon très singulière et si directe dont elles le communiquent au spectateur. Ce sont deux monologues successifs et c’est d’une force assez stupéfiante, le public est scotché par cette intensité. Bien sûr aussi, j’aime spécialement ce texte féministe de Virginie Despentes.

 

FIGHT NIGHT à la patinoire. C’est un spectacle interactif avec des boîtiers de vote distribués aux spectateurs, façon téléréalité, mais qui, mine de rien, vous fait réfléchir aux ressorts de la démocratie. Vous avez face à vous 5 candidats, et à la fin du spectacle, le public doit avoir élu, après des éliminations successives, son candidat préféré. Au début, on ne connaît que leur prénom et leur physique, et il faut déjà se prononcer, puis, ils parlent, il y a divers retournements de l’opinion. On réfléchit à ce que signifie « refuser de voter », à ce que signifie « la majorité » : mais QUI est cette fameuse majorité ? C’est ludique, on rit, mais cette récréation interactive fait repartir les spectateurs dans le bus avec plein de questions, voire de disputes !

 

POMPIERS au balcon. C’est un spectacle sur le fil du rasoir. A priori on se dit que le sujet va être sordide : l’intrigue reprend un fait divers. Une jeune femme simple d’esprit est devenue le jouet sexuel de toute une caserne de pompiers, manipulée par l’un d’eux. C’est le moment du procès, et dans la salle d’attente du tribunal, le principal accusé et la victime se rencontrent. Il est difficile de jouer le rôle de la fausse handicapée mentale légère, tout comme il est délicat de jouer le pompier violeur. J’ai trouvé le jeu des deux comédiens très classe, impressionnant, et la qualité du texte lui-même permettait à la pièce, malgré son thème, de ne jamais verser ni dans la candeur caricaturale ni dans la vulgarité. J’aime que le théâtre s’empare d’un sujet risqué, fait pour mettre mal à l’aise.

 

LE BAL d’Irène Némirovsky : je ne m’attendais pas à ça, on dirait une mise en scène d’autrefois avec Jacqueline Maillan. Ce n’est pas du théâtre révolutionnaire, la pièce est mise en scène par Virginie Lemoine,  mais tout le monde rit beaucoup, et l’intrigue est très cruelle. Alors qu’importe ? C’est le plus important, un bon texte comme si c’était un Molière Art-Déco, un public plié de rire. Je pense que le fait que Virginie Lemoine soit une experte du rire y contribue : on sent qu’elle sait exactement comment prolonger un fou rire dans un public, filer un effet, ricocher…

 

LOOKING FOR ALCESTE à la patinoire aussi : j’ai beaucoup aimé la chanteuse et la violoncelliste, que j’ai trouvées incroyables, et c’est dommage qu’elles ne prennent pas plus de place dans le spectacle. C’est en fait une sorte d’autofiction : l’acteur-auteur connaît la crise de la quarantaine et se dit misanthrope. Il se livre à une sorte d’enquête sur la misanthropie en allant trouver des hommes qui s’isolent des autres – plus ou moins fantasmés. Le problème est que cet acteur est le sosie d’un de mes anciens collègues au lycée, ce qui m’a peut-être un peu empêchée de le trouver fascinant, même si ce n’est pas le but du spectacle. C’était intéressant, assez original, mais sans plus, trop autocentré je pense, peut-être?.

 

LES CREANCIERS  de Strindberg au collège de la Salle. Une mise en scène très plastique avec des comédiens qui ont des corps étonnants de beauté (surtout l’un des hommes) ce qui passe presque avant la pièce elle-même. Cette pièce est assez forte, c’est un genre en soi: représenter les affres de tourments psychologiques un peu extrêmes.

 

J’ai vu encore d’autres spectacles, mais je m’arrête là, car bon, je n’ai pas signé de contrat pour vous parler de tout ce que j’ai vu, j’en ai un peu marre d’écrire, et tout le monde s’en fiche finalement !

 

 

Théâtre-national-TIGERN Le corbeau, le moineau et le pigeon, dans Tigern

Oral du bac: incroyable speed-dating littéraire

.AUTEURSBAC

Vous n’avez pas ma chance. En ce moment, je passe mes journées à étudier des textes sublimes en compagnie de petits jeunes passionnés. Immersion complète, intensive et gratuite dans la Princesse de Clèves, dans la poésie de Nerval, dans l’humour absurde de Ionesco, dans le spleen de Baudelaire. 20 minutes et hop, on change: un nouveau visage, une nouvelle voix, un autre texte, comme l’exploration d’une planète différente, comme si on partait pendant toute une semaine en voyage interstellaire dans la littérature française en compagnie de jeunes gens aussi sensibles que différents les uns des autres.

Ces oraux de bac français, quand ils décollent de la récitation pour devenir une réflexion partagée, quand ils font vibrer les textes, c’est un bonheur merveilleux. On sent Flaubert lui-même se réjouir quelque part, on imagine Madame de La Fayette qui écoute à la porte l’élève s’interroger de façon si aiguë sur le fait que les aveux de son héroïne la mettent à la fois en position de faiblesse et de force. Dire que je suis payée pour ça. Je fais un métier luxueux. Je fais vivre, avec eux, la littérature.

En une semaine, je vois défiler dans cette petite salle de classe semi-dégradée tous les grands noms de la littérature, au fil des candidats qui se succèdent. Et ils sont plus vivants que jamais, Rimbaud, Baudelaire, Ionesco, Apollinaire, Duras, convoqués à l’examen eux aussi dans les mots de ces jeunes. Ces oraux, c’est un speed-dating improbable, qui organise des rencontres à trois: un jeune, un examinateur, et un auteur. On sent aussi la présence bienveillante, dans les coulisses, du collègue qui a préparé ces jeunes pendant toute l’année.  Et quand ça marche, c’est juste incroyablement magique. On n’est pas sur une scène de théâtre, personne ne nous voit, mais si c’était possible, il y aurait là de quoi complètement retourner tous les clichés dépréciatifs sur la jeunesse d’aujourd’hui.

J’ai connu des moments vraiment très émouvants lors de ces oraux. Bien sûr on pourrait aussi citer les gaffes, très drôles parfois. Mais plutôt qu’un inventaire de perles, ce que je garde, ce sont les fulgurances, les moments d’émotion, les instants où l’on cherche et où l’on trouve de belles idées. Parfois, des élèves sont incroyables. Une année l’un d’eux, en première techno,  m’a dit: “Dom Juan, en fait, c’est moi” (Vous imaginez mon étonnement!) et il a enchaîné: “Molière, au XVIIème siècle, a réussi à m’expliquer pourquoi moi, aujourd’hui, je désire tant plaire. Comme moi, Dom Juan avait un problème avec son père.” Même si leurs déclarations ne sont pas toujours aussi spectaculaires, j’aime quand l’entretien quitte les sentiers battus des propos convenus pour l’expression sincère de leurs émotions face aux textes. Tout à l’heure, une petite me parlait de Modiano: “En fait, quand on l’entend parler, on a l’impression qu’il est un peu perdu, comme dans son livre, il doute des mots qu’il prononce, c’est vraiment troublant. ” Ou alors, ce jeune homme qui s’est mis à me parler de sa préférence pour Nerval, qu’il trouve fascinant… Est-ce que la société se doute qu’à l’heure actuelle, il y a encore des jeunes hommes fascinés par la poésie de Nerval ?- et pas simplement de façon hypocrite parce que c’est le jour du bac français.