Aujourd’hui, j’ai 20 ans.

Ce matin a lieu ma 20ème pré-rentrée dans le même lycée. Pas l’établissement le plus facile du monde. D’ailleurs à l’ouverture, les grandes baies vitrées avaient été décorées par des impacts de tir de balles, une façon pour les jeunes du quartier de nous souhaiter la bienvenue. Puis je pourrais aussi égrener en 20 ans, quelques coups de couteau, mares de sang, et autres tirs si je voulais…

Pourtant, cet établissement pour moi est surtout un lieu merveilleux de rencontres et de solidarité, de projets un peu fous, d’histoires de réussites… Ont eu lieu également des moments d’émotion, parfois tragiques (je pense à des élèves très malades). Je me souviens de mon élève de seconde qui dormait en cachette sur un banc du hall toute la nuit. Je me souviens de celui qui avait perdu sa maman en septembre et qui restait près de moi à la récréation. Je me souviens de toutes ces mises en scènes de théâtre jouées dans la secret de ma classe. Je me souviens quand nous avons pleuré ensemble en nous tenant les mains, à la réunion parents-profs, une maman et moi, après ce qu’elle me disait de son cancer. Je me souviens de tant de collègues extraordinaires, de fournées de gâteaux au chocolat maison partagées à la récré, d’histoires d’amitiés et d’amour et de fous rires en salle des profs. Je suis tellement fière d’avoir pu faire rencontrer à mes élèves des artistes incroyables, même Michel Houellebecq en personne. Tant de cris de joie le jour des résultats du bac,

En 20 ans de lycée Maximilien Perret à Alfortville j’ai vécu ma vie de prof avec une intensité qui n’aurait jamais existé dans un autre établissement soi-disant plus chic. Parce que la vraie vie, elle est là, dans ces endroits-pas complètement de tout repos-où des gens différents apprennent à vivre ensemble. On appelle ça la mixité sociale et moi j’y crois. Pardonnez ce petit moment d’exaltation et même ces quelques larmes. Aujourd’hui j’ai 20 ans.

Ma première rentrée d’élève

 

Dans ma petite école rurale, pas de maternelle, mais deux années de “classes enfantines”, dans la même salle que les CP. Quand nous entrons dans notre classe, l’institutrice place chaque élève. Nous sommes quatre enfants à être nés en 1970 dans le village: Arnaud, Sandrine, Karine, et moi, Françoise. Elle nous dispose en carré. Je me trouve assise le dos au petit tableau: elle nous explique alors qu’elle nous copiera le travail à faire sur celui-ci, le grand étant réservé aux CP. La maîtresse nous indique aussi que pour parler dans la classe, il faut lever le doigt, attendre qu’elle nous donne la parole et commencer par dire: “S’il vous plait, mademoiselle”… A ce moment, elle nous demande si nous avons des questions.

Je lève le doigt. Elle me donne la parole. J’ai le cœur qui bat. J’ai 4 ans. C’est la première heure d’école de toute ma vie. Je dis exactement ce qu’elle avait demandé: “S’il vous plait mademoiselle… je me demande comment je vais faire pour voir le tableau? car il est derrière moi”.  Ma question ne lui plait pas. Elle me répond: “Eh bien, tu vas le voir, le tableau!” Elle me demande de me lever, me met debout, au coin, le nez contre le tableau. Et c’est ainsi que s’est terminée ma première matinée d’école.

Anti-perles, vraies pépites du bac et autres fulgurances

Site des anti-perles du bac

Après les perles du bac, voici les anti-perles 🎓

Publié par franceinfo vidéo sur vendredi 7 juillet 2017

Les oraux du bac français, pour une professeure de lettres, comme pour des élèves de première sont des moments très intenses. Ce véritable “speed-dating littéraire” est l’occasion de vrais rendez-vous avec des jeunes, qui dans la grande majorité des cas, se montrent sérieux, intéressés, et sont allés à la rencontre de la littérature. C’est un moment important, dont ils garderont un souvenir, parfois toute leur vie. Le décalage entre la qualité de leur travail et la lecture des traditionnelles “perles du bac” fait naître un sentiment de révolte. J’avais face à moi, ces dernières semaines, des lycéens appliqués, qui étaient capables d’exprimer leurs sentiments face à la poésie de Baudelaire ou au théâtre de l’absurde, de m’expliquer les principes du surréalisme, ou de critiquer Paul Valéry. Mais dans les journaux, sur les réseaux sociaux, je lisais en revanche une accumulation de grosses bourdes érigées en symbole du niveau des élèves. Il y avait une injustice flagrante!

Non, nos lycéens n’ont pas le QI d’une huître.

Nous ne pouvons pas laisser dire chaque année, sous prétexte qu’on aura prélevé parmi des milliers de copies une poignée d’absurdités, qu’elles sont le reflet d’une génération entière. L’origine de ces perles, d’ailleurs, est souvent douteuse et on n’a pas vraiment de garantie quant à leur authenticité. Mais cela n’encombre pas vraiment les scrupules de certains qui les compilent: du moment que ça “fait du clic” sur internet! Et si le concept repose plus ou moins sur l’humiliation de jeunes en formation…tant pis…

Pourtant, moi aussi, je ris des erreurs que je trouve parfois dans certaines copies. Entre examinateurs, nous échangeons volontiers ces fameuses perles comiques, nées des maladresses de nos élèves. D’ailleurs, c’est un principe fondamental du rire: on rit quand quelqu’un d’autre tombe, cela n’a jamais été très charitable. Certaines perles du bac diffusées dans les médias sont aussi de vraies trouvailles qui ont leur forme de génie. Pourquoi pas un sourire attendri? Je ne suis pas de ces ayatollahs qui proscrivent l’humour. Ce qui me dérange, c’est le fait que ces perles sont souvent assorties non pas de ce sourire attendri, mais d’un rire gras, condescendant, voire de commentaires effarés, déclinistes, sur le fameux “nivôkibess”!

Exhiber la faiblesse des plus jeunes dans la sphère publique, en tant que pédagogue (et pas spécialement pédagogo, je vous vois venir) ne me semble pas très constructif, et disons le franchement, je trouve ça même un peu pervers. Je m’interroge souvent sur les réelles intentions de ces adultes, si prompts à publier les phrases les plus catastrophiques des élèves. Car on voit sur les réseaux sociaux des photographies des copies les pires, publiées par certains enseignants avec une sorte de délectation malsaine…. Que veulent-ils prouver au juste? Démontrer que surtout la plus jeune génération n’arrivera jamais à leur auguste hauteur?

C’est pourquoi j’ai eu l’idée d’allumer un contre-feu en publiant ces “anti-perles” du bac, sous la forme d’une page internet participative (padlet). Nous pouvons y compiler nos meilleurs souvenirs, toutes matières confondues, des oraux et des écrits du bac, sous cette forme fragmentée des citations anonymes, pour démontrer que nos lycéens sont réellement pourvus d’un cerveau, et mieux encore, qu’ils savent très bien s’en servir!

Mon propos n’est pas de démontrer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes dans notre système éducatif, ce n’est pas mon but. Je sais qu’il existe aussi des difficultés. Mais pensez-vous vraiment que chaque année, caricaturer le niveau de la jeune génération en gémissant théâtralement dans un chœur de pleureuses peut améliorer quoi que ce soit? Dans votre vie, avez-vous déjà été aidé par un dénigrement moqueur et condescendant?

Le succès fulgurant du petit tweet à l’origine du projet (plus de 1200 RT très vite) et la réactivité des médias montrent bien qu’il y a une véritable attente de la société, dans le sens d’une vague de fond positive. La lecture de la page padlet en soi procure aux gens un véritable plaisir, me disent ceux qui la lisent, et pourtant les contributions y sont encore modestes, le projet ayant deux jours. L’idée n’est pas d’y déposer des récitations érudites de contenus savants -ce que les élèves savent aussi très bien faire- mais de témoigner de fulgurances créatives, jolies, émouvantes… Je m’y suis prise un peu tard; j’espère néanmoins que cette idée deviendra un nouveau rituel. L’année prochaine, je vous promets un joli site, avec un onglet “antiperles du brevet”, “antiperles des écoles” sur lequel ce sera un bonheur de se promener. Je ne veux d’ailleurs plus qu’il soit associé à mon nom, car j’ai l’impression de me transformer en vedette alors que l’idée de base est simplissime. A terme j’espère même que cela puisse devenir un outil de formation.

 

J’appelle donc mes collègues, toutes matières confondues, à enrichir notre page collaborative des antiperles, en suivant ce lien: . https://padlet.com/francoisecahen/antiperles Merci beaucoup d’avance!

 

Le bar de banlieue, les femmes, et l’agrégation.

Il y a quelques mois, l’absence de femmes dans un bar de banlieue, dénoncée dans un reportage télévisé, faisait scandale en France. Depuis, le patron de cet établissement affirme pourtant que les femmes sont les bienvenues chez lui, mais l’idée que dans les banlieues populaires il y ait bien des bars interdits aux femmes a fait son chemin et constitue un motif régulier de colère: on nous imposerait dans notre paysage quotidien une culture misogyne venue d’ailleurs.

Mais notre propre culture nationale traditionnelle, au sens le plus classique du terme, est-elle irréprochable? L’absence régulière des femmes dans les programmes d’agrégation de lettres ne pose pourtant, elle, visiblement aucun problème. Pour 2018, 12 auteurs sont sélectionnés, et PAS UNE FEMME. Ce fut également le cas en 1997, 1998, 1999, 2004, 2007, 2008, 2009, 2016… pour ne pas remonter plus loin dans le temps… Même Mme la Ministre Najat Vallaud-Belkacem souligne cette injustice dans un récent communiqué. Quand on dénonce cet ostracisme sur Twitter, un certain nombre d’hommes agrégés, et même quelques femmes, tout ce qu’il y a de plus distingués, viennent expliquer que les proportions d’œuvres de qualité écrites par des femmes sont vraiment trop peu importantes pour qu’on ait systématiquement au moins une autrice au programme! On te dit qu’à l’agrégation, c’est vraiment moins scandaleux qu’en terminale littéraire, où il n’y en avait jamais eu… Certes  mais en terminale on change un auteur (ou deux à certaines périodes) chaque année, alors qu’à l’agrégation on en choisit 12 à chaque fois!  Reportez-vous aux statistiques très précises établies par Anne Grand d’Esnon sur son blog Women and Fiction: https://womenandfictionblog.wordpress.com/2016/06/18/autrices-concours-et-canon-1-les-chiffres/

On me dit aussi parfois que je n’ai pas intérêt à continuer sur ce cheval de bataille: on a déjà obtenu satisfaction en ajoutant au programme pour la première fois une femme en terminale, il ne faut pas exagérer avec l’agrégation. Je vais être perçue comme une hystérique, une obsédée, ce n’est pas bon pour mon image. On me prévient gentiment.

On me dit  que des jeunes femmes passant l’agrégation peuvent tout à fait s’identifier à des auteurs masculins: le fait de n’avoir étudié que des hommes ne les empêchera pas elles-mêmes d’être des artistes si elles le désirent un jour… Bien sûr, moi aussi je pense qu’elles le peuvent. Mais franchement, dans la construction de notre imaginaire collectif, rien ne les y pousse franchement non plus. C’est latent, c’est inconscient, c’est lourd, le plafond de verre est en place depuis tellement de siècles qu’il pèse des tonnes, même s’il nous semble transparent.

Et je me demande pourtant QUI pourrait bien se sentir menacé par l’idée modeste, de bon sens, de laisser systématiquement une place à  au moins une femme dans un programme d’agrégation. Oui, le Panthéon culturel les a exclues en grande partie jusque là, mais plus on les exclut, moins elles y participent. Nous perpétuons le même système. Nous évitons soigneusement de créer autour des femmes de lettres d’autrefois ou d’aujourd’hui tout l’appareil critique dont elles auraient besoin pour s’imposer. On a organisé leur discrétion. On a même perdu complètement la trace de certaines d’entre elles. Aujourd’hui, je viens de découvrir la poésie de Madame du Boccage, pourtant célèbre au XVIIIème siècle. “Je succombe à l’horreur qui glace tous mes sens”… s’écriait-elle dans ses vers.

Comme si en réclamant au moins la présence d’une femme sur 12 auteurs, nous réclamions la disparition de Victor Hugo, la mort de Rimbaud ou l’oubli de Baudelaire…

Il y aurait donc d’une part une misogynie culturelle scandaleuse, celle -supposée- du bar de banlieue, contre laquelle nous nous révoltons d’un mouvement vif et unanime, et puis une autre misogynie, très raffinée au contraire, qui nous impose mine de rien un modèle culturel masculin depuis des siècles, qui sanctifie sans cesse des écrivains hommes, et auquel il ne faudrait pas toucher.  (La paille, la poutre… Tout ça…)

Il y a pourtant des pays qui ont fait un travail sur leur canon littéraire. Virginia Woolf, pendant longtemps, a été méprisée avant d’être considérée comme une romancière complètement incontournable. Mais en France, on se demande quand sonnera l’heure d’une prise de conscience pourtant nécessaire.

 

 

Sois agrégée et tais-toi.

Delphine, Khadidja, Samia, Houda, Corine, Frederica, Sophie…: ce sont les prénoms des admissibles à l’agrégation de lettres modernes qui figurent au début de la liste alphabétique officielle de Publinet

Nicolas, Gustave, André, Jean, François, Chrétien…: ce sont les prénoms des auteurs que les candidates de l’année prochaine devront étudier.

Les candidates sont 185 à être admissibles à l’agrégation interne de lettres modernes 2017, quand leurs homologues masculins ne sont que 41. Les femmes représentent donc 82% des admissibles. J’ai fait le calcul, les comptant une à une, avec des petits bâtons sur une feuille.

En revanche, nous comptons sur 12 auteurs au programme- ce qui laisse pas mal de possibilités tout de même a priori- ZERO femme. Eh oui, NADA. Que pouik. Même pas une toute petite discrète, qui aurait pointé son nez là, comme Christine de Pisan pour la littérature du Moyen-Age l’an passé : elle avait réussi miraculeusement à faufiler sa tête à haute coiffe derrière une tenture damassée, pour s’infiltrer en intruse dans le programme….

Les filles littéraires, vous êtes douées -chapeau- vous êtes sacrément érudites, c’est la qualité de vos copies de concours qui le dit. Bravo: pas évident de travailler tout ce programme d’agrégation, avec ces nombreux livres à lire, à analyser en finesse…

Mais bon, de là à devenir un jour des artistes, il ne faudrait peut-être pas prendre la grosse tête non plus! Non, vous, vous êtes seulement là pour les admirer et les étudier, ces grands Hommes! Car la notion de grande Femme qui pourrait avoir quelques grammes de vrai talent artistique littéraire semble appartenir à un autre monde, mais pas encore à celui d’aujourd’hui. Restez bien calmes dans la sphère scolaire. L’Art ne vous appartient pas.

Ce qui est incompréhensible pour moi, dans cette annonce des nouveaux programmes d’agrégation, c’est que Najat Vallaud-Belkacem, dans son communiqué de lundi, soulignait elle-même le sexisme des programmes d’agrégation. Elle avait sensibilisé les commissions qui décident des programmes à ces problèmes, et la décision de rompre avec ce cercle vicieux misogyne que semblait signifier le choix de Madame de Lafayette en terminale littéraire m’avait fait bondir de joie.

C’est ce qui s’appelle un chaud et froid.

Je crois que pourtant, l’heure est venue où nous ne supportons plus de perpétuer ce modèle culturel sexiste qui nous est imposé. Car il ne correspond plus à la société que nous voulons. Parmi toutes ces jeunes agrégatives de 23 ans, se cachent aussi les futures géniales romancières ou poétesses de demain. Prenez Annie Ernaux, qui a été professeure de lettres pendant longtemps. Prenez Marie Darrieussecq, normalienne de lettres. Je ne dis pas qu’il est impossible pour les femmes de trouver des modèles artistiques masculins. Mais franchement, avouez qu’on ne leur facilite pas la tâche. Et de là à se retrouver avec 12 HOMMES ET ZERO FEMME…

On me répondra: “Oui, mais il faut avouer que ce programme est d’une grande qualité littéraire”. Alors bien sûr, ne faites pas de moi quelqu’un d’obtus qui détesterait les hommes au point de ne pas reconnaître le talent vraiment évident de Nicolas Bouvier, par exemple. Je me réjouis de ce choix original. Le fait de déplorer si vivement l’absence des femmes et de la considérer comme une injustice évidente, en 2017, ne m’empêche pas de reconnaître complètement la qualité littéraire de ce programme. Ne caricaturez pas la position des femmes qui protestent en faisant d’elles des hystériques extrémistes. (Car j’ai déjà reçu ce matin quelques messages en ce sens…) Nous protestons parce qu’aujourd’hui il faut des actes volontaristes de la part des commissions de choix des programmes, pour rompre de façon visible et non ambiguë avec le modèle de domination qui se perpétue. Reportez-vous aux conclusions du rapport du Haut Conseil à l’égalité, rendu récemment,  qui insistait sur la nécessité de sensibiliser les futurs professeurs à la représentation des femmes dans leur enseignement! Car là, avec ce programme, on fait tout juste le CONTRAIRE.

 

Petite lettre à Marie-Madeleine Pioche ( plus connue sous le nom de Madame de Lafayette)

Chère Marie-Madeleine,

Tu me pardonneras, je l’espère, ce tutoiement, cette familiarité qui n’observe guère les codes de la Cour, que tu as tant célébrés. Mais de femme à femme, je me permets de t’écrire à travers les siècles, pour te dire combien je suis fière de toi.

Tu l’attendais si patiemment, depuis plus de 350 ans, ton heure, sans jamais t’énerver. L’heure où enfin, une femme serait au programme de littérature en Terminale littéraire. Tu les as vus défiler, année après année, tous ces écrivains virils: tous ces petits jeunes, Bonnefoy, Eluard, Diderot, Beckett, Musset, Jaccottet, Quignard, Giono, Breton, ou même Charles de Gaulle, te sont passés devant. Jamais une femme dans ce défilé de l’histoire littéraire exclusivement dédié aux chromosomes Y.

Pas une protestation de ta part, depuis 352 ans précisément que tu nous as quittés: La Princesse de Clèves restait toujours aussi digne, rangée dans sa bibliothèque, magnifique, prête à aimer désespérément le Duc de Nemours au premier regard dans la salle de bal, sans qu’aucun élève de Terminale ne vienne jamais s’emparer de tes beaux volumes dans les rayonnages poussiéreux. Tu subissais même tout aussi dignement l’affront de Nicolas Sarkozy, président de la République, assimilant ton oeuvre au comble de l’ennui, faisant de toi l’emblème d’une forme de culture inutile et rébarbative. Tu as tout supporté: le sexisme, le mépris…

Alors, nous sommes quelques-unes à nous être un peu révoltées pour que les choses changent. Était-ce bien normal que les filles qui composent majoritairement nos classes de terminale littéraire ne voient jamais l’exemple d’une artiste femme et étudient depuis des décennies exclusivement des œuvres écrites par des hommes? Était-ce bien normal que nous leur renvoyions ce message symbolique implicite : “une fille est bien assez bonne pour étudier un auteur homme mais pas assez pour devenir elle-même une auteure un jour”? Non. Décidément ce n’était pas normal. Notre pétition en ligne a tiré le signal d’alarme et au mois de mai, la société a été enfin prête à l’entendre. Les écrivains, les journalistes, les professeurs, les parents, les élèves, la Ministre de l’éducation, tous -sauf quelques irréductibles machos- ont trouvé cette cause juste. Marie-Madeleine -ne m’en veux pas de t’appeler Marie-Madeleine- on a fait ça pour toi.

Alors, j’espère bien, Marie-Madeleine, que tu es seulement la première. La première d’une longue liste où l’on trouvera aussi bien ta copine la Marquise de Sévigné que Mme de Staël,  George Sand, Colette, Olympe de Gouges, Julie de Lespinasse, Marceline Desbordes-Valmore, toutes nos géniales écrivaines contemporaines: Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Simone de Beauvoir, Nathalie Sarraute, Annie Ernaux, Andrée Chedid, Virginie Despentes, Marie N’diaye, Vénus Khoury-Ghata, qui sais-je encore… Parce que lorsque je regarde en classe de première, le jour de l’oral du bac, les descriptifs des textes étudiés en classe, bien trop rares sont ceux qui comportent ne serait-ce qu’un seul texte écrit par une femme.

Et si le problème ne se limitait qu’aux lettres, Marie-Madeleine, mais le problème de l’inégalité de représentation entre les hommes et les femmes à l’école s’étend aux manuels de toutes les matières de notre système scolaire. Le Haut Conseil pour l’égalité vient de rendre un rapport édifiant à ce propos:   dans les manuels de CP, les femmes représentent 40% des personnages et 70% de ceux qui font la cuisine et le ménage, mais seulement 3% des personnages occupant un métier scientifique !

Toi, moi, et quelques milliers d’autres, au mois de mai, Marie-Madeleine, nous avons fait un peu bouger les choses. C’est toi et ta Princesse de Montpensier, si joliment adaptée au cinéma par Bertrand Tavernier qui êtes au programme de Terminale l’année prochaine. Merci d’être la première et de porter avec autant de dignité cette responsabilité. Tu es notre cheffe de file. Merci à tous ceux qui nous y ont aidé. Ensemble nous continuerons, pas à pas, à essayer de faire bouger les représentations de nos rôles. Et nos rôles tout court.

….Même si, à cet égard, la prochaine élection présidentielle manque déjà bien cruellement de femmes candidates.

Marie-Madeleine, je t’envoie par delà les siècles, les rangs sociaux, les codes, ma plus vive admiration et ma plus chaleureuse amitié. Vois-tu, j’étudierai avec plus de plaisir que jamais- et des milliers d’autres filles et garçons avec moi- La Princesse de Montpensier à la rentrée prochaine.

 

Françoise

 

 

Petite leçon aux incultes qui dénigrent la bienveillance pédagogique

Mais vraiment, de quel côté est l’excellence?
J’ai lu hier un article navrant sur le site du Figaro. Nous pouvons y découvrir l’opinion d’un certain Antoine Desjardins, qui milite du côté de Sauvez les lettres et de Natacha Polony.
Voici le lien qui vous permettra d’en avoir un aperçu: http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/03/15/31003-20170315ARTFIG00294-ecole-quand-la-bienveillance-devient-complaisance.php

Cet article est assez comique, parce qu’on y décompte un certain nombre de fautes de français, assez énormes et variées: syntaxe, accords… ce qui est tout de même un comble lorsqu’on veut dénoncer la médiocrité de l’enseignement de la langue.

Une voisine, femme de ménage, dont la fille a été «très brillante» (selon les mots mêmes utilisés par certains instituteurs, me dit-elle), s’avère en réalité ne pas savoir quasiment lire en sixième,” lit-on… Hem hem, excusez-moi, mais c’est plutôt l’auteur qui s’avère en réalité ne pas savoir construire une phrase… Ce serait la voisine, femme de ménage, sujet du verbe “s’avère”, qui ne saurait pas lire en 6ème?

Ensuite on lit: “les parents (…) pense que leur fille est sur de bons rails”. Bravoooo pour l’accord du verbe, les journalistes du Figaro! Là, on est vraiment convaincu d’une chose: pour l’enseignement de l’orthographe: ne surtout pas suivre les méthodes du Figaro. Une petite dose de dictées préparées vous aurait peut-être fait plus de bien que l’enchaînement de longues dictées en série, si vous éprouviez des difficultés…

Ensuite -soyons exhaustifs dans notre corrigé- on trouve aussi:  “le nombre d’élève par classe” (tout va bien en effet s’il n’y en a qu’un…) , “On ne rend pas du tout services” (alors là on les multiplie, c’est plutôt ingénieux) ,  “Ils sont mauvais a l‘écrit?” ( “aura l’écrit”, “avait l’écrit”, apprends à faire des permutations, mon petit, pour décider si tu mets un accent…)  “Ils ont du mal a travailler seuls?” (Tu vois, ce n’est vraiment pas une compétence du socle bien acquise pour toi…)

On peut donc dire que la forme du texte du Figaro sape complètement, de l’intérieur, l’argumentation qu’il soutient. Parce que quand on veut donner des leçons d’excellence aux autres, il conviendrait peut-être d’être soi-même à la hauteur du modèle que l’on prône, c’est un minimum…

Et puis il faudrait aussi veiller à redéfinir ce qu’est la bienveillance. Cela n’a rien à voir avec une baisse des exigences. Voyez-vous, je suis tout à fait le genre de professeur qui aime faire des compliments à mes élèves, dès que possible, parce que je pense que casser les jeunes ne conduit qu’à les miner. Les ados sont d’ailleurs très prompts à l’auto-dévalorisation, point n’est besoin de les y encourager. Mais mettez en valeur ce que chacun recèle de talents et de possibilités et vous obtiendrez parfois quelques miracles. Cela va au delà de la pédagogie, c’est une vision de l’humanité en général. Cela ne veut pas dire qu’on n’est pas lucides quant à leurs difficultés, face auxquelles on va les mobiliser en stimulant leurs talents.

Et surtout, cela ne veut pas dire du tout manquer d’ambition pour eux. Au contraire. J’ose mener avec eux des projets  autour d’œuvres complexes: Voyage au bout de la nuit de Céline l’an passé, Les Années d’Annie Ernaux cette année. Quand j’étais en collège, pour les élèves qui faisaient face à des difficultés orthographiques, j’essayais de mettre au point des exercices un peu plus variés que la dictée classique, qui n’a jamais réussi qu’à multiplier les collections de zéros des plus faibles, mais dont les pouvoirs formateurs se sont toujours révélés très limités. Cette fameuse position “anti-pédago” qui consiste à dire “c’était mieux avant” ne traduit qu’un manque d’imagination qui ne va pas du tout nous aider à remonter dans les classements PISA. Nos élèves, dans PISA sont justement mauvais en termes de compétences face à la résolution de problèmes, ils sont complètement inhibés et n’osent pas répondre quand ils ne sont pas sûrs d’eux, par rapport aux élèves d’autres pays. Croyez-vous que cette confiance en eux, ils vont l’acquérir parce qu’on leur dira: “ma pauvre petite, tu es franchement nulle”?

Et croyez-vous vraiment qu’à notre époque on puisse aller bien loin en diabolisant le numérique dans l’éducation de façon si simpliste? Ne voyez-vous pas que vous avez la chance de vivre une vraie révolution en termes de civilisation? Il est urgent de chercher comment y adapter notre système éducatif, et pas de nous réfugier dans de fausses bonnes valeurs comme celles de la pratique des vieilles longues dictées en série.  (Dont les journalistes du Figaro ont semble-t-il beaucoup souffert.)

La puissance algorithmique de la bêtise humaine: Trump, Hanouna, les pains au chocolat…etc…

Il en est de la politique comme de la télévision.

Je ne regarde pas la télévision. Mais je suis les réseaux sociaux du web. Et c’est par leur intermédiaire que je connais par le menu les pires détails de toutes sortes d’émissions de télé qui ont l’air plus lamentables les unes que les autres. Je peux même vous citer le nom de chroniqueurs des émissions de Cyril Hanouna, alors que je ne les ai jamais regardées. “Mariés au premier regard”, cette remise au goût du jour du mariage arrangé, n’a pas de secret pour moi, alors que je n’ai aucunement l’intention de me jeter sur ce programme. Les médias un peu plus intellos que je suis sur les réseaux sociaux, comme Libé ou les Inrocks, diffusent beaucoup d’articles critiques pour dénoncer les dérives de ces émissions, leur vulgarité, leurs épisodes scandaleux: cette femme embrassée malgré elle sur un plateau, ce sociologue misogyne … On clique pour savoir: ces énormités, c’est scandaleux, soyons vigilants, alors vérifions, regardons de plus près un peu ce qui se passe sur ces chaînes. On clique sur l’article, on clique sur les liens vidéos pour voir si réellement de telles choses ont bien pu arriver sur un plateau de télé.

Ce qui est encore dix fois plus incroyable, quand j’y pense avec un peu de recul, c’est que je suis la première à relayer les images des titres misogynes qui traînent sur le site de ce sociologue de M6, tellement ça m’énerve qu’un tel personnage soit présenté comme un scientifique fiable sur une grande chaîne. Pour les dénoncer. Soit. “Indignons-nous” comme disait l’autre. C’est très bien. C’est d’ailleurs l’un de mes penchants naturels, je n’ai pas à me forcer.

Mais finalement, je les relaie, ces conneries, moi aussi. Et finalement; c’est tout ce qu’ils cherchent. Dans ma façon d’utiliser les réseaux sociaux, quelle place je donne en comparaison de toutes ces bêtises aux émissions intelligentes (par exemple les rares émissions littéraires qui subsistent à la télé…)? Ce qui prend de la place, ce sont finalement les propos les plus grossiers, les plus énormes.

Et réfléchissons un peu à ce qui est en train de se passer dans le domaine politique. Je trouve que c’est assez comparable. Donald Trump a tellement bien occupé le terrain avec ses énormités, ses affirmations clownesques, qu’on a beaucoup plus parlé de lui que d’Hillary. Et hop, il dit une énormité, et hop: combien de clics partout dans le monde?

En France, quels sont les événements notables sur les réseaux sociaux de notre pré-campagne présidentielle: une histoire de pains aux chocolats et de frites à la cantine? Vraiment?

Nous sommes les premiers à conforter les algorithmes puissants de la connerie, qui lui permettent d’occuper tout l’espace. Je crois sincèrement qu’il faudrait qu’on arrête de faire de la publicité paradoxale à tous ces clowns. C’est l’un des ressorts souterrains de l’élection de Trump. La course aux clics des médias, qui joue sur nos propres penchants naturels, cette curiosité malsaine pour le sordide, ou même paradoxalement notre volonté honorable de nous révolter, tout ça ne permet plus aux projets positifs, à l’intelligence de rayonner.

Alors maintenant, je vous préviens: j’essaie de moins cliquer sur ce qui me révolte,  je tente une sorte d’embargo médiatique de la bêtise, et je vais essayer de plus partager ce qui, au contraire, m’intéresse. Et si chacun, à son petit niveau, essayait de renverser la tendance?  Bah, pour cet article, déjà, c’est raté: j’ai cité uniquement des exemples bien médiocres….

trump

(Ah oui, je sais… ici on est sur un blog de prof, et d’habitude j’y parle d’enseignement, mais qu’une prof réfléchisse à la façon de fonctionner des médias, c’est plutôt bon, même pour ses élèves, non?)

Désolés… Nous ne sommes pas Céline Alvarez, nous ne sommes QUE des profs…

cloud-1140502_960_720On avait pourtant le choix de notre carrière. Il y aurait bien eu cette solution: passer trois ans dans l’éducation nationale, et devenir Jésus… je veux dire Céline Alvarez… C’est à dire faire des miracles, (imposer nos mains montessoriennes afin que tous les enfants deviennent Einsten à la sortie du berceau) puis rapidement devenir Martyre – crucifiée par l’éducation nationale- avant la résurrection médiatique sous la forme d’un livre qu’on multiplie comme les petits pains.

Mais non. Nous, on a préféré un truc moins glamour, moins paillettes, moins papier glacé, et moins mystique. Au lieu de devenir Jésus-des-écoles, ou Céline Alvarez, on a voulu devenir enseignants.

C’est à dire qu’on est depuis des lustres (23 ans pour moi) les mains dans le cambouis pédagogique en banlieue populaire ou ailleurs dans un trou de campagne, à essayer des trucs, à monter des projets. Oui, parfois ça marche, parfois ça fonctionne moins. On participe à des groupes de recherches, on part sur les pistes de Célestin Freinet, voire de Maria Montessori, on organise des forums d’enseignants innovants, on met en place des classes sans notes, on participe à des formations, on devient même formatrice soi-même, ou bien on expérimente les classes inversées, que sais-je encore. Parfois on expérimente moins et on essaie juste de faire de son mieux. On n’a pas LA recette miracle, c’est vrai.

Je dois dire qu’au départ je n’avais pas du tout envie de me moquer de Céline Alvarez. J’adore, au contraire, quand à la rentrée, des collègues publient des livres: enfin on voit des profs dans les médias!… Et quelqu’un qui fait l’éloge des pédagogies actives, de la bienveillance, c’est génial! Oui, il faut promouvoir ces pédagogies. Oui il faut croire aux potentiels des enfants, mélanger les niveaux quand c’est possible. Ecouter les chercheurs. Je suis à 100% d’accord. Que Céline Alvarez diffuse ses techniques sur son blog, et que cela se popularise en maternelle, mais c’est absolument formidable!

Ce qui a commencé à m’énerver, en fait, ce sont les gros titres des journaux qui portaient surtout sur le fait que l’éducation nationale l’avait chassée comme une malpropre et que le système refusait ce genre de propositions pédagogiques. Pourtant d’un autre côté, elle disait que de toute façon, elle n’avait jamais voulu être enseignante. Alors en définitive, a-t-elle été chassée, ou bien son départ était-il planifié? Il faudrait un peu de cohérence… Les commentaires en bas des articles, il faut les lire… Ils sont plutôt de ce genre: “enfin une prof qui fait des miracles et évidemment personne ne veut l’entendre, bien sûr, car l’éducation nationale est pourrie”..

Finalement, dans les titres des journaux, le message n’était pas avant tout fondé sur la promotion de ces systèmes de pédagogie active qui me sont si sympathiques, mais bien plutôt accentué sur le dénigrement sans nuance de l’existant.

Pourtant, heureusement, nous ne sommes pas toutes des Céline Alvarez: heureusement, nous n’abandonnons pas le navire, et nous restons à bord pour tenir le cap -vogue-la-galère- même quand notre matériel est pourri, même quand tout ne va pas comme on le souhaite exactement.

Le problème, c’est qu’en affichant cette volonté d’emblée de ne pas vouloir être enseignante, mais juste de faire trois petits tours dans le système et de repartir, il y a une posture implicite qui semble sous-entendre une forme de mépris vis à vis des autres profs: elle est “au-dessus” de toute façon, -être instit n’est pas assez bien- elle ne vient là que pour nous révéler la Vérité (de la part du Dieu des écoles) car nous errons tous, depuis des millénaires, dans l’Erreur.  Le reste de l’éducation nationale serait plongée dans les ténèbres des Abysses pédagogiques les plus profondes, allergique au moindre rayon de lumière didactique qu’elle nous apporterait enfin pour nous sauver.

Non, enseigner, ce n’est pas faire des miracles, ni vendre des promesses de miracles aux parents. C’est accompagner au long cours des enfants tels qu’ils sont, le plus loin possible. C’est affronter à leurs côtés des conditions matérielles qui n’ont souvent rien d’idéal pour faire le pari d’apprendre des choses ensemble. Et peut-être d’ailleurs le réel problème ne vient-il pas de Céline Alvarez elle-même, mais de la façon dont les médias se sont emparés d’elle. Je suis convaincue qu’on n’arrangera jamais les choses en détestant encore plus notre école et nos profs. N’avançons pas contre le système, pour le pulvériser, mais avec lui, pour l’améliorer, tous ensemble, de l’intérieur. Et nos élèves progresseront.

 

 

Post-scriptum: Je ne voulais pas faire d’article au départ, car en écrivant sur le sujet on l’alimente, et puis forcément, tous ceux qui ne sont pas d’accord avec Céline Alvarez ne sont que des aigris, des méchants, des envieux, ces profs pourris qu’elle pourfend… (Mais, trop tard, l’article est sorti tout seul quand même!)

Pas chère, ma dictée!

checklist-1622517_960_720J’ai une classe de BTS spécialisée en climatisation, et je leur enseigne la culture générale. Ces 25 garçons  sont majoritairement issus de bac pro. Une chose m’a particulièrement étonnée: des élèves m’ont montré sur internet le portail “Projet Voltaire” en me demandant si je pouvais les abonner pour leur faire passer la certification en orthographe- ce que proposait leur lycée l’année passée. (Beaucoup viennent d’autres établissements). Nous étions justement en train de faire un travail d’orthographe en salle informatique, car nous avons une heure d’accompagnement personnalisé qui permet entre autres de développer leurs compétences en maîtrise de la langue écrite. J’ai trouvé ça assez émouvant que des élèves viennent me demander de travailler leur orthographe: le fait qu’ils le formulent, qu’ils aient cette attente, qu’ils soient volontaires, ce n’est pas courant dans ce type de classe. Ce qui fait mouche apparemment pour eux, c’est cet argument: “les entreprises le demandent sur le CV.”

Alors, je me suis un peu renseignée, même si j’avais déjà entendu vaguement parler de ce fameux “Projet Voltaire.” Cet organisme privé propose deux choses distinctes: l’abonnement à un portail d’exercices en ligne, par paliers, adapté au niveau de chaque élève, comprenant aussi les explications progressives à toutes les règles subtiles de notre langue, mais aussi une certification, un examen sur papier qui se passe en trois heures.

J’apprends ensuite sur Twitter que des lycées publics offrent abonnement au portail et certification à leurs élèves, séduits par la plus-value que cela représente pour leurs élèves. J’en parle à mon Proviseur: il connaît bien cet organisme qui lui téléphone souvent pour proposer ses services. Comme moi, il trouve cette idée de certification bien dangereuse: voilà que des établissements publics se mettent à organiser un examen privé, qui en plus, relève parfaitement de nos compétences. Devons-nous déléguer la validation de l’apprentissage de la langue écrite- une compétence fondamentale- à une société privée?

S’abonner au portail d’exercices d’orthographe, vous me direz, pourquoi pas. C’est un travail d’éditeur, c’est une sorte de manuel interactif: donc pourquoi n’y aurions-nous pas recours, au même titre que nous achèterions un manuel… surtout si les élèves sont partants: quand je vois leur attirance pour le dispositif, je me dis que le jeu en vaut en effet la chandelle. Le fait que le logiciel permette un suivi individualisé va tout de même plus loin qu’un simple manuel interactif, et je me dis aussi que le Ministère pourrait tout à fait proposer l’équivalent. Cet outil pourrait être utile à tous les niveaux, depuis le collège jusqu’à l’enseignement supérieur, avec cette idée positive de paliers de compétences.

La certification privée, c’est une autre histoire, qui me paraît beaucoup plus dangereuse. Elle prospère, et comment expliquer ce succès? Toutes les apparences semblent désigner une lacune de l’éducation nationale: on a le bac, mais cela ne voudrait plus dire que l’on sait écrire correctement? Il ne faut pas qu’une chose pareille se propage. Il y a une urgence.  Si nous laissons ce système s’installer sur tous les CV, symboliquement, cela peut signifier que nous n’assumons plus l’enseignement de l’orthographe. En laissant faire cela, le signal que nous envoyons, c’est que nous déléguons l’apprentissage de la langue écrite à une instance extérieure sur laquelle nous n’avons pas de prise. Pourtant, je suis la première à considérer que je suis une professeure de littérature avant d’être une professeure de “dictées”.. Mais je ne veux pas qu’il soit dit que l’enseignement de la langue ne me revient plus, à moi, professeure de lettres, ce serait une insulte.

Autant la certification de type “Cambridge” peut se justifier (car il y a une validation internationale, on peut se dire que les Anglais peuvent être plus compétents que nous pour parler anglais)…autant je ne vois pas pourquoi on dessaisirait tous ces profs de français du secondaire, qui ont fait quand même des études universitaires assez poussées, de l’apprentissage de l’orthographe et de sa validation. A quand une certification privée de calcul mental décernée par l’entreprise Trucmuche? A quand le label rouge de discours oral attribué par la startup Machin? La ceinture noire d’Histoire de France sous-traitée par la PME Bidule?

Il me semble qu’au niveau du ministère, il faut trouver une réponse d’urgence. Non au grignotage insidieux de l’enseignement public par l’entreprise privée. Créer notre propre logiciel d’orthographe, notre propre système public  de validation par paliers progressifs de compétences: voilà une solution.

A 30 euros la certification par élève, ça fait cher la dictée, non? (Et vu le nombre d’élèves en France, secondaire et supérieur cumulés, sans compter la formation continue, ça en fait, une manne!)